Lucile avait juste daigné écrire à sa sœur afin de torturer son père du fiel de l'aversion qui débordait de son âme. Elle exigeait que Blandine vienne vivre à la capitale de l'Empire, chez elle, assurant qu'elle avait perdu confiance en son père qui n'avait pas voulu éviter le déplorable suicide d'Hélène. Elle était convaincue qu'elle avait voulu en finir, forcée par l'attitude de Tatien qui, pendant des années consécutives, semblait lui refuser toute affection. Elle disait que leur grand-père alité entre la maladie et la tombe, avait décidé de vendre toutes leurs propriétés en Gaules pour que la famille se défasse des souvenirs amers, informant de plus que dans quelques jours, le patricien Alcius Comunius prendrait possession de la villa, que Teodul n'y retournerait plus et qu'elle lui conseillait de la rejoindre à Rome sans plus tarder. Elle attendrait, néanmoins, une réponse claire afin de charger Anaclette et d'autres servantes de la suite nécessaire à son voyage. Elle la suppliait d'apporter les bijoux et les souvenirs maternels pour son trésor affectif personnel et, finalement, faisait un rapport complet des avantages et des intérêts à ce transfert, énonçant par là l'espoir que Blandine découvrirait une existence différente susceptible de guérir toutes ses tristesses et son incompréhensible faiblesse.

Tatien lut la lettre dissimulant mal ses larmes. Jamais il n'aurait pu s'attendre à un tel mépris. La décision de son beau-père en se défaisant de ses terres signifiait pour lui la plus forte dégradation au niveau social mais la misère ne le blessait pas autant que l'ingrat comportement de sa fille.

Lucile n'avait pas la moindre raison de le blesser. Il s'est rappelé, néanmoins, de Varrus Quint, son dévoué père qui lui avait tout donné sans rien recevoir et une fois de plus, il s'est dit que son chemin en ce monde était bien amer.

Il a séché ses larmes, se repris et a présenté le message à sa fille.

Blandine n'a pas caché la révolte que ces observations suscitaient en elle et a immédiatement répondu à sa sœur qu'elle ne prétendait pas abandonner son père tant qu'il vivrait.

L'émissaire de Galba est retourné à la métropole rapportant son court message avec tous les objets d'Hélène et dès lors un inébranlable silence a pesé dans les relations familiales entre Lucile et son père.

Après quelques jours, Aldus a pris possession de l'exploitation agricole réquisitionnant Servule et sa femme dont les services lui appartenaient par droit d'achat, et Tatien fut contraint d'engager une domestique et assuma à son tour la tâche d'éducateur des enfants car il n'avait pas les moyens matériels de satisfaire à tous leurs désirs.

L'hiver est arrivé glacial.

Les arbres gelés aux branches nues dirigées vers les cimes ressemblaient à des spectres implorant la chaleur de la vie.

Méditatif, Tatien observait la nature punie se rappelant son propre destin.

Le froid de l'adversité assaillait son cœur.

Si Blandine et Celse n'avaient pas été là, ces fragiles rejetons de la vie à solliciter son affection, peut-être se rendrait-il à la souffrance morale jusqu'à ce que la mort lui apporte son message de paix et de libération. Mais la tendresse et la confiance avec laquelle ils suivaient ses pas lui redonnaient des forces. Il lutterait contre les monstres invisibles de sa propre forteresse pour avoir la chance de donner aux deux enfants une vie meilleure que la sienne. Il renoncerait à tous les plaisirs pour qu'ils vivent toujours libres et heureux.

Quand le printemps est arrivé sur les plaines du Rhône, il a envisagé le besoin de s'absenter de chez lui pour partir à la conquête d'un plus grand confort domestique. Et pour la première fois comme cela s'était produit avec son propre père en d'autres temps, il comprit que l'existence était bien dure pour un homme qui se proposait de gagner avec dignité le pain de chaque jour.

La classe moyenne n'était qu'un couloir dangereux et obscur entre les hordes misérables d'esclaves et la montagne dorée des seigneurs.

Agité par des émotions affligeantes, il réfléchissait aux obstacles qui s'élevaient entre lui et la vie à son époque.

Toutefois, il ne pouvait reculer.

Il a consulté différents amis mais trouver une situation intéressante sans la protection des hauts dignitaires de la cour était difficile et un tel soutien lui était maintenant inaccessible.

La santé de sa fille demandait des soins urgents et exigeait des moyens croissants.

De tentative en tentative, en quête d'un travail décent, des occasions surgirent le faisant envier la chance des forgerons et des humbles gladiateurs qui pouvaient embrasser leurs enfants tous les soirs, fiers et heureux, dans la plus grande simplicité de la bénédiction de la vie.

Désespéré, entre les besoins domestiques et le manque de moyens, il décida de participer aux courses de biges pour disputer des prix.

Il avait deux voitures légères et solides et d'excellents chevaux de course.

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