De fait, après avoir passé quelques minutes d'une lourde attente, le malade a posé sur le visiteur ses yeux cernés à l'éclat altéré. Un intérêt évident s'est exprimé sur son visage. Il a longuement dévisagé le prêtre comme s'il était devenu fou et tentant de repousser la délicate couverture, il s'est écrié :

Qui a rapporté l'information du décès de mon père ? Où sont les esclaves qui l'ont assassiné ? Maudits ! Tous seront tués...

Touché en plein cœur par de tels propos, le bienfaiteur des malades eut recours à la prière pour ne pas se trahir.

Pâle et à demi-atterré, il priait en silence, alors que Tatien, comme s'il entrevoyait la réalité dans les délires de la fièvre, ne cessait de crier :

Conduisez-nous à la galère jusqu'à Carthage !... Je ne peux reculer. Je découvrirai moi-même la vérité... Nous ferons une enquête. Je punirai les coupables. Comment ont-ils pu oublier un tel délit ? Opilius m'a dit qu'il y a beaucoup de crimes commis dans l'ombre et que la justice est incapable de tous les confondre... mais je vengerai mon père..Varrus Quint sera réhabilité. Je ne pardonnerai personne. J'annihilerai tous les vauriens...

Inquiet peut-être par l'expression d'étrangeté du frère Corvinus, avec réserve le mari de Pontimiane lui dit :

Le jeune homme qui est hors de lui, se souvient de son père assassiné par des esclaves nazaréens, il y a de nombreuses années de cela, sur un bateau qui le conduisait vers l'Afrique en mission punitive.

Et probablement parce que son interlocuteur ne se manifestait que par monosyllabes, il a ajouté :

Varrus Quint fut le premier mari de Madame. On dit qu'il était parti en voyage à Carthage, chargé de punir les nombreux chrétiens insoumis, quand il a été poignardé par des serviteurs irresponsables et Inconscients...

Il a tiré l'un des draps qui enveloppait le patient et a continué :

Pauvre garçon. Bien qu'éduqué par Veturius comme son propre fils, très tôt, il s'est révélé être tourmenté par la mémoire paternelle.

Ensuite, il a baissé le ton de sa voix et tout en se rapprochant prudemment du prêtre, il lui fit observer, lui laissant percevoir sa gêne de devoir le recevoir dans l'intimité :

Ajuste cause, le décès de Varrus a incité la famille à la haine du christianisme. Tatien a été éduqué par sa mère dans l'extrême vénération des divinités. Elle a l'habitude de dire qu'elle a préparé son fils à combattre la mystification galiléenne et elle ne cache pas son intention d'en faire un appui à la munificence impériale. Pour autant, je respecte votre coopération en laquelle Pontimiane dépose la plus grande confiance, cependant, je me sens dans le devoir de vous supplier d'être prudent afin que le jeune ne se sente pas offensé dans ses principes.

Le dévoué frère des pauvres ne fut pas surpris par ce commentaire.

Bien que triste, il l'a remercié de l'avertissement.

Que ne ferait-il pas pour s'attarder, là, près du malade qu'il aurait tant voulu blottir dans ses bras ?

Affectueux, il s'est occupé de lui en lui préparant les remèdes indiqués par le médecin, s'efforçant, avec tous les recours dont il disposait de le soigner de son mieux.

Tatien empirait toujours.

Tard dans la nuit, Alésius et sa femme sont allés se reposer, ordonnant à trois fidèles esclaves de se remplacer pour assister le malade pendant la nuit.

Le frère Corvinus, cependant, n'a pas levé le pied du lit.

Le jeune homme restait plongé dans la phase culminante de l'insidieuse fièvre. La sévère scarlatine avait atteint le stade d'irruption.

Pendant trente heures consécutives, le religieux, entre la force de la foi et l'abnégation de l'amour, l'a accompagné avec une extrême tendresse gagnant la reconnaissance de tout l'entourage.

Le deuxième jour, l'éruption est apparue sous forme de petites taches rouges commençant au thorax, et pendant plusieurs semaines, le jeune homme a fait l'objet d'une attention toute particulière.

À de nombreuses reprises, tout en veillant son sommeil, en larmes, le prêtre le caressait paternellement et souffrait de la tentation de révéler ses sentiments.

Mais comment déclarer la guerre contre Cintia ? N'avait-il pas épousé avec l'Évangile une nouvelle manière d'être ? Quel témoignage de loyauté au Christ pouvait-il donner en semant la haine et l'amertume dans l'esprit de son fils bien-aimé ? À quoi cela pourrait-il servir à Tatien s'il adoptait une telle attitude essayant de lui imposer son affection ?

Plusieurs fois, il a prié, demandant à Jésus de l'inspirer, et nombre de fois il a vu en rêve le vieux Corvinus lui conseillant de s'en remettre à l'extrême résignation comme s'il lui apportait la réponse du plus Haut.

Dans sa position de propagateur de la Bonne Nouvelle, il était en relation avec des milliers de personnes qui venaient chercher auprès de lui un exemple et une parole qui leur donne une ligne de conduite respectable.

De sorte qu'il ne pouvait hésiter.

Son amour pour son fils était si grand, mais l'amour sublime du Maître était plus grand encore et il devait rester digne dans ses suprêmes responsabilités.

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