— Voir Gilles ! Voir ce... Non, venez, venez vite, vous êtes en danger...
Sa main sèche et noueuse agrippa le bras de Catherine, l'entraînant irrésistiblement. Cette main tremblait, mais soudain il la lâcha, appuya sa tête au mur et se mit à vomir. Le visage ridé avait pris une teinte verdâtre dont Catherine s'épouvanta.
— Vous êtes malade, très malade, Seigneur ! Laissez-moi appeler.
— Surtout... n'en faites rien ! Merci de votre pitié, mais venez... venez !
La voix n'était qu'un souffle et se brisait, mais déjà Jean de Craon s'était ressaisi et continuait à descendre. Parvenu à l'étage inférieur, il s'arrêta, regarda en haut comme s'il craignait de voir paraître quelque silhouette inquiétante, puis reporta sur la jeune femme tremblante ses yeux vacillants.
— Dame Catherine, murmura-t-il, je vous demande de ne pas me poser de questions. Le hasard... et aussi la curiosité m'ont poussé à surprendre le secret des nuits de mon... de Gilles. C'est un secret d'horreur. En un instant, j'ai vu crouler à mes pieds tout ce qui avait été ma vie, tout ce à quoi je croyais. Il ne me reste plus qu'à prier Dieu de me vouloir bien accueillir en son sein avant qu'il soit longtemps. Je suis...
Il s'arrêta, cherchant le souffle qui lui manquait. Il acheva enfin, avec une infinie tristesse :
— Je suis un vieil homme maintenant et ma vie n'a pas toujours été exemplaire, loin de là. Pourtant... je ne croyais pas avoir mérité cela. Cette...
Sa figure anguleuse s'empourpra soudain sous la poussée d'une colère qui ne voulait pas sortir. Catherine hocha la tête et dit. tout doucement :
— Seigneur... je ne veux pas percer les secrets des vôtres. Mais j'ai une vie humaine à défendre. Demain à l'aube...
— Quoi donc ? fit Craon d'un air égaré. Ah... votre servante ?
— Oui, je vous en prie...
Elle s'appuya à la muraille, vidée soudain de ses forces, les yeux remplis de larmes.
— Pour la sauver, j'entrerais chez Satan lui-même, balbutia-t-elle.
— Gilles est pire que Satan !...
Du visage pâlissant de Catherine, le regard du vieux sire glissa à sa taille déformée, s'y attacha comme s'il découvrait subitement l'état de la jeune femme. Et, dans ses yeux, elle revit l'effroi de tout à l'heure.
— C'est vrai, dit-il, vous allez être mère... Vous portez un enfant en vous ! Un enfant... Mon Dieu !
Brusquement, il l'agrippa aux épaules, approcha du sien son visage crispé d'angoisse et souffla :
— Dame Catherine... Il ne faut pas que vous restiez dans ce château. C'est un lieu maudit. Il faut que vous partiez...
vite... cette nuit même !
Ranimée, soudain, elle le regarda avec stupeur.
— Comment le pourrai-je ? Je suis prisonnière...
— Non, moi je vais vous faire sortir... tout de suite ! Qu'au moins je vous sauve, vous... qu'au moins il y ait dans ma vie cette bonne action.
— Je ne partirai pas sans Sara...
— Allez vous préparer. Je vais la chercher. Faites vite, puis descendez et attendez-moi près de la porterie.
Il avait déjà un pied sur la marche inférieure pour descendre au rez-de-chaussée quand Catherine le retint.
— Mais, dit-elle, monseigneur Gilles ? Que dira- t-il ? N'aurez-vous pas à craindre...
Soudain, le vieux Craon redevint en une seconde le seigneur hautain et dur qu'elle avait connu.
— Rien ! coupa-t-il. Si bas que soit tombé le sire de Rais, je suis toujours son grand-père ! Il n'osera pas ! Allons, pressez-vous ! Il faut qu'à l'aube vous soyez hors d'atteinte.
Catherine ne se le fit pas dire deux fois. Oubliant à la fois sa fatigue et sa peur, elle retroussa à deux mains sa robe et se mit à courir vers sa chambre, priant tout bas pour que cet espoir ne fût pas vain et que rien ne vînt faire revenir le vieux sire sur sa décision généreuse. Elle fit hâtivement un ballot des choses les plus précieuses qu'elle possédât et des quelques vêtements de Sara, glissa l'or qui lui restait dans la poche cousue sur sa chemise, s'enveloppa étroitement de sa mante, prit celle de Sara sur son bras, puis, jetant le ballot sur son épaule, elle sortit sans se retourner de cette chambre où elle avait passé des heures pénibles. Il y avait longtemps qu'elle ne s'était sentie aussi légère !
Quand elle atteignit la porterie, elle vit Craon qui sortait du quartier des prisons suivi d'une forme chancelante. À la lumière de la torche qu'il tenait à la main, Catherine reconnut Sara bien qu'elle fût amaigrie et horriblement pâle. Elle courut à elle, les bras ouverts.
— Sara... ma bonne Sara ! Enfin je te retrouve !
Sans répondre, la bohémienne se serra contre elle
en sanglotant. C'était la première fois que Catherine voyait pleurer Sara et elle en conclut que les nerfs de la pauvre femme avaient dû être soumis à rude épreuve.
— C'est fini, murmura-t-elle tendrement, on ne te fera plus de mal...
Mais Jean de Craon tournait vers le fond obscur de la cour un regard inquiet.
— Ce n'est pas le moment de parler. Venez. Il faut encore passer dans la basse-cour et prendre des chevaux aux écuries. Pressez-vous. Je vais ouvrir la petite porte.