Rigide sur sa selle, comme frappée par la foudre, Catherine entendait encore la voix rude de l'homme alors même qu'elle s'était tue. Elle pouvait l'apercevoir au bout de l'enfilade basse des chaumières, roulant d'un geste las son parchemin et le remettant sous son tabard fleurdelysé. Il fit tourner son cheval et se dirigea vers l'autre extrémité du village. Les paysans allaient se débander quand Gauthier, prompt comme l'éclair, arracha la bride des mains de Catherine et l'entraîna à vive allure vers le bois de chênes aux épais fourrés d'où ils venaient de sortir. Inerte, les yeux pleins de larmes, envahie d'un affreux découragement, elle se laissa emmener. Criminelle ! Elle était maintenant une criminelle recherchée, un gibier à la portée du premier braconnier venu. Qui donc résisterait, pour l'amour d'elle et de l'humanité, à cet appât de l'or si rare dans ces années de misère ?

Quand on fut sous le couvert des arbres, avec une bonne épaisseur de bois entre lui et le village, Gauthier s'arrêta, sauta à terre et tendit les bras à Catherine pour qu'elle s'y laissât glisser. Il dut presque l'arracher à sa selle car elle sanglotait comme une petite fille, à bout de nerfs, à bout de courage, à bout de fatigue.

— Tue-moi, Gauthier, hoquetait-elle nerveusement, tue-moi ! Ce sera tellement plus simple, tellement plus rapide...

Tu as entendu ? Par tout le royaume, on va me chercher, comme une criminelle...

— Et alors ? Qu'est-ce que cela prouve ? grogna le Normand en la berçant comme une enfant contre sa large poitrine.

Que votre Gilles de Rais a réussi à prévenir son « beau cousin » La Trémoille et qu'ils vous donnent la chasse ? Mais vous le saviez déjà ! Allons, dame Catherine, vous n'en pouvez plus et le discours de ce bavard a été la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Il faut vous reposer un moment d'abord, réfléchir ensuite. Pensez-vous que cette proclamation puisse empêcher celui chez qui nous allions de vous venir en aide ?

Elle leva sur le menton mal rasé du géant un regard noyé de pleurs.

— Je... je ne sais pas ! Je ne crois pas, mais....

— Pas de mais ! Donc, nous allons toujours à Bourges. Le tout est d'y arriver. Il y a une chose à laquelle vous ne pensez pas.

— Laquelle ?

— C'est que ce maudit parchemin signale deux femmes. Et non pas trois personnes. De moi, il n'est pas question. J'ai donc mes coudées franches et c'est déjà beaucoup. D'autre part, il y a certaines modifications que l'on peut apporter.

Remettant Catherine à Sara qui avait déjà disposé les manteaux sous le tronc penché d'un gros chêne, le Normand tira son poignard et s'approcha de Morgane avec un soupir énorme.

— Pour Dieu, que vas-tu faire ? cria Catherine brusquement ranimée.

— La tuer, bien sûr, répliqua Gauthier sombrement. Ça me fait peine, mais cette jolie petite jument proclame qui vous êtes mieux qu'une bannière...

Avec une vivacité dont elle se serait crue incapable l'instant précédent, Catherine bondit et se pendit au bras noueux du Normand.

— Je ne veux pas ! Je te l'interdis... Tuer cette bête nous apporterait le malheur, j'en suis certaine. J'aime mieux être prise par elle que sauvée par sa mort.

Morgane, de son côté, avait regardé Gauthier d'un air mi-inquiet mi-furieux. Elle opta finalement pour la colère et se mit à encenser dangereusement, mais, déjà, Catherine avait saisi sa bride et lui parlait doucement.

— Calme-toi, ce n'est rien... Tu n'as rien à craindre de nous, ma belle ! Allons, sois sage...

Peu à peu, la petite jument se calmait. Elle finit par se tenir tranquille, appliquant en manière de pardon un large coup de langue sur le front de Catherine. Gauthier regardait la scène d'un air mécontent.

— Vous n'êtes pas raisonnable, dame Catherine.

— Peut-être, mais elle m'aime. Je ne veux pas qu'on tue une bête qui m'aime. Il faut comprendre... cria-t-elle prête à pleurer encore.

— C'est bon. Dans ce cas, restez ici. Nous sommes assez loin du village. Personne, je pense, ne viendra vous y chercher. Moi, pendant ce temps, je vais voir ce que je peux faire.

— Tu nous laisses ? s'écria la jeune femme tout de suite alarmée.

— Vous avez faim, non ? Et puis, il faut que je trouve moyen de changer votre aspect suffisamment pour que vous ne risquiez rien jusqu'à Bourges. Vous allez dormir en m'attendant. Quant à vous, dame Sara, comment vous sentez-vous ?

— Comment voulez-vous que je me sente ? bougonna la bohémienne. Très bien, naturellement, tant qu'on ne parle pas de me faire rôtir.

— Alors prenez ça ! Et n'hésitez pas à vous en servir au cas où un curieux s'approcherait de trop près.

« Ça », c'était le large couteau qui ne quittait pas la ceinture du géant. Sara prit l'arme sans montrer le moindre émoi et la glissa à sa propre ceinture aussi calmement que s'il se fût agi d'une fleur fraîchement coupée.

— Comptez sur moi ! affirma-t-elle. Personne n'approchera.

Catherine s'endormit d'un sommeil de bête harassée. Quand elle s'éveilla, la lumière avait baissé considérablement et Gauthier, penché sur elle, la secouait doucement.

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