Reprenant la parole et devenant plus véhément, Lolius Urbicus continua :

J'ai gaspillé ma jeunesse avec les plus désolants regrets... Mon âme a cherché, en vain, de toute part quelqu'un qui vous ressemble. Je suis passé par des aventures scabreuses dans mes tristes faits militaires, anxieux de trouver le cœur que je devine dans votre poitrine ! Mon existence, bien que fortunée, est pleine d'amertumes infinies... Serait-ce que vous ne m'accorderez pas la consolation d'un espoir ? Devrais-je mourir ainsi, étranger et incompris?... Dans l'indifférence, j'ai donné mon nom et ma position sociale à une femme qui ne peut satisfaire les expressions élevées de l'esprit. Dans notre foyer, nous sommes deux inconnus...Toutefois Madame, je n'ai jamais pu oublier votre profil de madone, ce regard divin et calme où je lis maintenant les pages de lumière de votre vertu souveraine !...

Ma condition sociale m'offre tout ce qu'un homme est susceptible de désirer : la fortune, les privilèges politiques, la renommée et un nom, des étapes que j'ai facilement franchies au sein des classes les plus nobles ; mon cœur, cependant, vit un découragement irrémédiable, inhalant un bonheur inaccessible... Tant que vous étiez en province, il m'était possible de calmer ma mélancolie ; mais maintenant que je vous ai revue, je sens dans mon âme se déchaîner un Vésuve de flammes !... Je vis des nuits peuplées d'inquiétudes et de tourments, comme un naufragé qui voit à l'horizon, l'île de son bonheur lointain et inaccessible.

Dites que votre cœur accueille mes suppliques, que vous me verriez avec sympathie à vos côtés. Si vous ne pouvez rétribuer cette passion, trompez-moi au moins de votre vénérable amitié qui m'honorera, voyant en moi à peine l'un de vos serviteurs...

La noble femme est devenue blême, son cœur battait alarmé à un rythme violent :

Monsieur le préfet - réussit-elle à balbutier, presque défaillante -, je suis sincèrement désolée d'avoir pu vous inspirer des sentiments de cette nature et je ne peux m'honorer de votre hommage affectif, puisque vos propos prouvent la violence d'une passion insensée et désastreuse. Mes devoirs sacrés de femme et de mère, m'empêchent de prendre en considération ce que vous évoquez. J'ai pour ferme intention de vous considérer comme un homme illustre et digne, l'ami dévoué et honnête de mon père et de mon mari à qui mon destin est lié pour toujours par une affection toute naturelle.

Habitué aux condescendances féminines de la cour, en raison de sa position et de ses qualités, Lolius Urbicus est soudainement devenu pâle en entendant ce refus noble et digne. D'un regard, il a évalué la supériorité spirituelle de la créature ardemment convoitée depuis tant d'années. En son for intérieur se mélangeaient son amour-propre humilié et une pointe de honte.

Cependant, baissant son regard dépité, il lui dit presque sur un ton suppliant :

Je ne désir pas passer à vos yeux pour un esprit brut et incompréhensif ! La vérité, néanmoins, est que je continuerai à vous aimer de la même manière. Votre refus formel et délicat aggrave mon ambition de vous posséder. Pendant combien de temps, ô dieux de l'Olympe, continuerai-je ainsi incompris et torturé ?

Levant les yeux, il a remarqué qu'Alba Lucinie pleurait attristée. Cette douleur calme et juste a pénétré son cœur comme la pointe d'une épée.

Pour la première fois, Lolius Urbicus a senti que la nature de sa passion produisait des sentiments d'angoisse et de pitié.

Madame - s'est-il exclamé pris d'émoi -, pardonnez-moi si je vous ai fait pleurer par l'expression malavisée de mes tristes souffrances. Je vous veux tellement, tellement... Vous avez épousé un homme honnête et digne et je viens de commettre la folie de vous proposer son déshonneur et son malheur... Pardonnez-moi ! J'ai été victime le temps d'un instant d'une criminelle démence... Ayez pitié de moi car j'ai vécu jusqu'à présent abattu et inconsolable.

Un mendiant de l'Esquilin est plus heureux que moi, bien qu'il tende la main à la charité publique ! Je suis un misérable... Compatissez de ma souffrance oppressante. Pendant tant d'années, j'ai gardé en moi ces émotions rudes et pénibles et vous savez que l'âme d'un soldat doit être cruelle et impassible, réfrénant les pensées les plus généreuses !... Je n'ai jamais trouvé un cœur qui comprenne le mien, raison pour laquelle je n'ai pas hésité à offenser votre dignité irréprochable !...

Alba Lucinie écoutait ses suppliques sans comprendre les contrastes de cette âme violente et sensible. Il y eut un silence difficile pour tous deux, quand quelqu'un, traversant la rangée d'arbres, s'est exclamé d'une voix forte, juste à leurs oreilles :

- Venez entendre Vergilius Priscus ! Joignons-nous aux hommages rendus à César !...

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