— Et comment j’irais en Angleterre, sans prendre ni le ferry, ni le train, ni l’avion ?

— Tu te souviens de notre première conversation dans le cimetière le jour de l’enterrement de ta mère ? Gertrude Caroline Ederle, ça te dit quelque chose ?

— Oui, la première femme qui a traversé la Manche à la nage, ma mère me parlait souvent d’elle, mais je ne vois pas le rapport…

Angélique a souri.

— Tu ne vois pas le rapport ?

Angélique était-elle vraiment assez dingue pour me suggérer de m’enfuir de Bouville en traversant la Manche à la nage ? J’ai ouvert la bouche, j’avais envie de rire, mais d’un autre côté, face à ses yeux brillants de détermination, je n’ai pas osé.

— Tu veux que je nage jusqu’en Angleterre ?

— Oui !

Angélique a sorti de son sac à dos des feuilles de papier imprimées.

— Regarde, j’ai fait des recherches à la bibliothèque. Tous les ans, quand on était petites, il y avait des nageurs qui traversaient. Maintenant, c’est interdit de partir de France, mais on continue de le faire depuis l’Angleterre. Il faut beaucoup d’entraînement, mais la nage c’est ton talent. Personne n’imaginera que tu as pu faire un truc pareil, ils n’iront jamais te chercher là-bas.

J’ai souri, elle était mignonne avec ses convictions d’enfant, mais son projet était aberrant.

— Ils ne l’imagineront pas parce que c’est impossible. Et puis, admettons que j’y arrive, après, qu’est-ce que je fais ?

— Tu trouves un travail, tu construis une vie.

— À quinze ans ? Sans argent ?

— Tu peux prétendre être majeure, et de l’argent ça se trouve. De toute façon, d’après ce que j’ai compris, tu ne peux pas traverser avant l’été, l’eau est trop froide, les jours trop courts. Ça nous laisse huit mois pour t’entraîner, gagner suffisamment d’argent et organiser tout ça intelligemment.

— Qui ça, « on » ? À qui tu as parlé de mes problèmes ?

— À personne, m’a rassurée Angélique, mais je pense qu’on devrait mettre Jasmine et Morgane au courant. Tu connais Jasmine, je sais que vous discutiez parfois quand elle venait chez toi…

— Vous me détestez toutes les trois, pourquoi vous m’aideriez ?

Angélique a remonté sa manche et montré le ruban rose à son poignet.

— Parce qu’on est les Désenchantées, voilà pourquoi, et qu’on s’est juré de rester solidaires, dans n’importe quelle situation, et de toujours se soutenir et s’aider quand on le pouvait.

— Je me demandais ce que c’était que ce bracelet, Jasmine n’a pas voulu m’expliquer. Enfin, moi, je ne fais pas partie de votre groupe, donc pourquoi vous seriez solidaires avec moi ?

— Laisse-moi voir ça avec elles… Je les connais, je suis sûre qu’elles accepteront que tu deviennes la quatrième Désenchantée.

<p>Aujourd’hui,</p><p>Fanny</p>

Au moment où elle sortait de la piscine, le téléphone de Fanny vibra. Avec tout ça, elle avait complètement oublié qu’elle avait fait parvenir son dossier finalisé sur Sarah Leroy la veille à sa cheffe.

— Allô ?

— Fanny, c’est quoi cette merde que tu m’as envoyée ?!

— Quoi ?

— Ton truc sur Sarah Leroy ?

— Ah oui, tu n’as pas aimé, alors ?

— Est-ce que je n’ai pas aimé ? Elle me demande si je n’ai pas aimé ! Non, mais j’hallucine. Tu as cru que le journalisme, c’était résumer dix articles trouvés à l’arrache sur Google ? Pas une émotion, pas une once de suspense, plus chiant qu’un documentaire de quatre heures sur la recette du kouign-amann !

— Quand même, c’est un peu excessif, je…

— Excessif ?! C’est la dernière fois que tu me fais perdre mon temps à lire une merde pareille ! Tu m’entends ! Tu as quarante-huit heures pour m’envoyer quelque chose de sérieux ou tu peux dire adieu à ta promotion.

Fanny n’eut pas le temps de répondre, Catherine avait déjà raccroché. Elle consulta son écran.

— Je viens de recevoir un texto d’Angélique !

— Elle dit quoi ? demanda Lilou.

— Que si j’ai des questions sur Sarah, elle préfère encore que je les lui pose directement plutôt que je mette n’importe quoi dans mon article… Elle veut qu’on aille chez elle.

<p>Sarah</p>

Morgane et Jasmine ont accepté de m’aider. Pas tant, je crois, par solidarité, mais parce qu’il était évident qu’Angélique ne lâcherait rien. Elle semblait avoir trouvé dans ce plan de sauvetage une sorte de réparation de ce qu’Éric nous avait fait subir. Comme si me sortir de l’enfer que je vivais au quotidien suffirait à tout réparer : le viol du hangar à bateaux, notre amitié ­brisée et mon adolescence bousillée, et la perte de Benjamin. J’ai très vite compris qu’Angélique n’avait jamais cessé d’aimer Benjamin. Elle me demandait régulièrement de ses nouvelles, l’air de rien, comme si je ne savais pas ce dont il retournait. Je lui répondais toujours. Ses questions m’attristaient. Je n’avais plus le moindre ­sentiment pour Benjamin, mais après tout ce qui s’était passé, je ne voyais sincèrement pas comment une histoire entre Angélique et le petit frère d’Éric était envisageable.

Перейти на страницу:

Похожие книги