Le peuple choisit le duc d'Orleans, le meneur secret du complot et l'ennemi de la maison triste et malheureuse des Bourbons, comme le Lieutenant du royaume. Le roi revendiqua les ordonnances, il etait trop tard; il abdiqua pour lui et pour le Dauphin, le duc d'Angouleme et ceda la couronne a son petit fils, le Duc de Bordeau, fils du Duc de Berry assassine a la sortie de l'Opera. Il etait encore trop tard, son abdication etait inutile, le peuple l'avait deja detrone et il n'accepta point le Duc de Bordeaux. La malheureuse famille des Bourbons quitta pour la troisieme fois les belles contrees de France et l'heritage royale de ses peres: elle alla chercher un asile chez son eternelle rivale dans le temps de prosperite et sa delicate protectrice dans l'Infortune: l'Angleterre. Elle se fixa dans le chateau triste de souvenirs et de faits de Holy Rood, et y mene depuis plusieurs mois la triste existence d'une famille dechue. Parmi les personnes qui fideles a leur serment suivirent en emigre la royaute dechue, se trouvaient deux personnes bien cheres a notre famille: les deux freres Damas. Le Baron qui dans la premiere revolution fut envoye a l'age de 10 ans pour etre eleve en Russie et qui s'y distingua dans la suite, dans nos armees victorieuses des annees 14 et 15, apres la restauration quitta notre service et revint se fixer dans son pays, ou il epousa une riche heritiere, tres riche, mais tres laide. Apres sa blessure Pierre fut oblige d'aller en France pour se faire traiter a Marseille, il demeura chez le Baron de Damas dans la suite lorsque ce dernier fut fait ministre des affaires etrangeres. Alexis etait allors en France, a encore demeure chez lui, enfin Damas a ete comme un parent pour nous. C'etait l'annee 25 avant le couronnement que nous avons fait connaissance avec Alfred, comte de Damas, frere du Baron. C'est un homme bien aimable et nous le vimes beaucoup a Peters(bourg) et surtout a Moscou au couronnement. Presque chaque jour il venait chez nous et m'amusait beaucoup. Il etait venu avec la nouvelle ambassade qui venait pour le couronnement de l'Empreur Nicolas. Et aussi, lorsque nous nous acheminions vers Peters(bourg) il prit le chemin de Nijni pour retourner apres en France. Avant de partir je lui fis deux presens: l'un une bague en argent et noire de Circassie, l'autre (par farce) des boucles d'oreille de paysanne Russe. Je le priais aussi de garder ce souvenir et de l'offrir a sa femme quand il se marierait. Nous nous separames et je ne conservais d'Alfred que l'aimable impression qu'il avait laissee sur mon esprit de son caractere franc et gai.
Tout a coup cette annee au mois de Fevrier maman entre dans ma chambre et me dit que notre ancienne connaissance et actuellement notre pauvre emigre Alfred etait arrive et qu'il devait revenir dans notre maison. J'en fus toute joyeuse, mais je passai trois jours sans le voir car je relevais de maladie et n'osais quitter ma chambre. Enfin nous nous revimes et bientot notre connaissance fut intime. Le caractere d'Alfred est compris dans un seul mot, mais ce mot dit tout, il peint l'homme, son caractere -- c'est la noblesse. Alfred est noble dans ses sentimens, dans ses actions, dans sa personne. Je le revis, je le connus non plus comme une etourdie de 19 ans qui entouree du prestige du monde ne voyait en lui peut-etre qu'un admirateur de plus. Non, je le revis avec la raison d'une fille de 23 ans, je le compris dans son malheur, je m'en suis fait un ami pour la vie, je le crois, j'en suis sure. Je le vis et je dis a mon coeur: "Arme-toi de courage, Alfred est dangereux pour toi". Oui, il l'etait, mais mon coeur habitue a se vaincre a su mettre entre lui et moi la barriere du devoir et je fus pour Alfred ce qu'il fut pour moi -- son Amie.
Trois semaines passerent non comme un songe. Ce serait, helas, trop romanesque et le style de l'amitie doit etre plus pose, plus severe; ces trois semaines passerent, helas, (oh, ma raison, pardonne) bien vite et le jour de son depart fut fixe au vendredi du carnaval la nuit. Lui-meme il croyait ne pas partir aussi vite, il esperait vivre avec nous et les larmes lui venaient aux yeux lorsqu'il pensait a son depart. Mais enfin ce jour arriva. Mon frere Pierre et sa femme donnaient ce jour-la une soiree. Ils demeuraient dans la meme maison que nous, la maison gagarinienne. Ils la leur donnaient dans la Millionnaia. Avant de traverser la cour pour aller chez lui, Alfred nous presenta le fameux Vendeen La Roche-Jaquelin, un ultra enrage. Ce meme soir il avait reeu une lettre de son frere dont le contenu l'encouragea un peu. En sortant de la chambre pour partir Alfred me suivait. Je me retournai et lui dis: "Lorsque vous partirez, Monsieur Alfred, je vous benirai, car tous ceux que j'ai beni sont restes saint et sauf a la guerre et partout". "Alors, -- dit-il en se mettant sur un genou, -- il faudra la recevoir ainsi". "Oh, non, non, -- dis-je en rougissant, -- pas tant d'humilite".