— C’est ainsi qu’ils ont pratiqué jusqu’à présent. Le seigneur draconien me l’a expliqué. Des villages entiers ont été mis à sac, les gens torturés et massacrés. Quiconque a eu un contact avec cet homme est condamné. Ils redoutent que le secret qu’il détient soit divulgué, et ils veulent empêcher ça à tout prix.
Maquesta se laissa retomber sur son siège.
— Berem ! s’exclama-t-elle sans y croire.
— Ils n’ont rien pu faire tant que sévissait la tempête. Le seigneur a été appelé en Solamnie, où se livrait une bataille. Mais el… il rentre aujourd’hui. Alors…
Il ne put continuer. Un frisson le saisit et il s’effondra sur la table, la tête entre les mains.
Maquesta le considéra d’un air circonspect. Disait-il la vérité ? Ou n’était-ce qu’un moyen de la contraindre à partir, parce qu’il devait échapper à un danger ? Le voyant dans cet état de faiblesse, la femme proféra intérieurement un juron. En bon capitaine, elle recrutait ses hommes avec soin et savait les reconnaître. Son intuition lui soufflait que le demi-elfe ne mentait pas. Du moins, pas complètement. Il ne lui disait peut-être, pas tout, mais ce qu’il racontait à propos de Berem avait l’accent de la vérité.
La femme resta assise un moment, les yeux fixés sur les coupoles blanches que dorait le soleil, bientôt masqué par de gros nuages gris. Il était risqué de prendre la mer, mais après tout, les vents semblaient favorables…
— Je préfère être en pleine mer, murmura-t-elle, plutôt que de me faire prendre au piège comme un rat dans le port.
Sa décision arrêtée, elle se leva et se dirigea vers la porte. Tanis poussa un grognement qui la fit se retourner. Elle le regarda d’un air apitoyé.
— Allons, Demi-Elfe, dit-elle en l’aidant à se mettre debout, viens respirer l’air frais sur le pont, tu te sentiras mieux. D’ailleurs, il va falloir avertir tes amis qu’ils ne doivent pas s’attendre à une paisible croisière. Es-tu conscient des risques que tu prends ?
Tanis hocha la tête et prit appui sur Maquesta pour gagner la porte.
— Tu ne m’as pas tout dit, j’en suis sûre, déclara-t-elle en l’aidant à gravir les marches. Je parierais que Berem n’est pas la seule personne que les draconiens recherchent. J’ai l’impression que toi et ton équipe n’en êtes pas à votre premier coup dur. Espérons que la chance est avec vous !
Le
Ils avaient la possibilité, avait-elle expliqué à Tanis, de prendre par le nord-est et d’aller à Mithras, le pays des minotaures. Bien que quelques-uns d’entre eux se fussent engagés dans l’armée draconienne, la plupart n’avaient pas juré allégeance à la Reine des Ténèbres. Selon les dires de Koraf, ils exigeaient le contrôle de l’Ansalonie de l’est en échange de leurs services. Or la zone en question venait d’être confiée à un nouveau seigneur draconien, un gobelin du nom de Toede. Les minotaures n’aimaient ni les humains ni les elfes, et encore moins les seigneurs draconiens. Dans le passé, Maquesta et son équipage avaient déjà trouvé refuge à Mithras. Ils pourraient s’y replier le cas échéant.
Ce détour n’enchantait pas Tanis, mais à présent, c’était le destin qui décidait pour lui. En songeant à cela, le demi-elfe se tourna vers l’homme qui était le centre de ce tourbillon d’événements dramatiques. Berem, le visage serein, manœuvrait le gouvernail d’une main sûre.
Le regard de Tanis s’attarda sur la chemise du timonier, cherchant à détecter le scintillement d’une pierre verte. Quel sombre secret était enfoui dans ce torse, sur lequel il avait vu briller le joyau vert il y a quelques mois, à Pax Tharkas ? Alors que la guerre n’était pas gagnée, pourquoi des centaines de draconiens perdaient-ils un temps précieux à chercher cet homme ? Pourquoi Kitiara le poursuivait-elle si âprement, au point d’abandonner le commandement de son armée en Solamnie pour superviser les recherches à Flotsam, se liant à la vague rumeur dénonçant la présence de Berem dans ce port ?