Quelques instants plus tard, Maureen frappa à la porte, un parapheur dans une main, une tasse dans l'autre, un beignet en équilibre sur le rebord de la soucoupe. Elle posa le breuvage brûlant sur le coin de la table.

- Je vous ai mis du lait, je suppose que c'est votre premier du matin.

- Merci. Maureen, elle a quoi ma tête ?

- L'air de « Je n'ai pas encore pris mon premier café du matin ».

- Je n'ai pas encore pris mon premier café du matin !

- Vous avez des messages, prenez votre petit déjeuner tranquillement, il n'y a rien d'urgent, je vous laisse des courriers à signer. Vous allez bien ?

- Oui, je vais bien, je suis juste très fatigué.

À cet instant précis, Lauren apparut dans la pièce, ratant de peu le coin du bureau. Elle disparut aussitôt du champ de vision d'Arthur, retombant sur le tapis. Il se leva d'un bond :

- Vous vous êtes fait mal ?

- Non, non, ça va, dit Lauren.

- Pourquoi me serais-je fait mal ? demanda Maureen.

- Non, pas vous, reprit Arthur.

Maureen parcourut la pièce du regard.

- Nous ne sommes pas très nombreux.

- Je pensais à voix haute.

- Vous pensiez que je m'étais fait mal, à voix haute ?

- Mais non, je pensais à quelqu'un d'autre et je me suis exprimé à voix haute, cela ne vous arrive jamais ?

Lauren s'était assise, jambes croisées, sur le coin de la table et décida d'interpeller Arthur :

- Vous n'êtes pas obligé de me comparer à un cauchemar ! lui dit-elle.

- Mais je ne vous ai pas appelée cauchemar.

- Eh bien, il ne manquerait plus que cela, vous en trouverez des cauchemars qui vous préparent votre café, répondit Maureen.

- Maureen, je ne m'adresse pas à vous !

- Il y a un fantôme dans la pièce ou je suis atteinte de cécité partielle et je manque quelque chose ?

- Excusez-moi, Maureen, c'est ridicule, je suis ridicule, je suis épuisé et je parle à voix haute, j'ai l'esprit totalement ailleurs.

Maureen lui demanda s'il avait entendu parler de la dépression de surmenage ? « Vous savez qu'il faut réagir aux premiers signes, qu'après on peut mettre des mois à s'en remettre ? »

- Maureen, je ne fais pas de dépression de surmenage, j'ai passé une mauvaise nuit, c'est tout.

Lauren enchaîna :

- Ah ! vous voyez, mauvaise nuit, cauchemar...

- Arrêtez, s'il vous plaît, ce n'est pas possible, donnez-moi une minute.

- Mais je n'ai rien dit, s'exclama Maureen.

- Maureen, laissez-moi seul, il faut que je me concentre, je vais faire un peu de relaxation et tout va aller.

- Vous allez faire de la relaxation ? Vous m'inquiétez, Arthur. Vous m'inquiétez beaucoup.

- Mais non, tout va bien.

Il la pria de le laisser et de ne lui passer aucun appel, il avait besoin de calme. Maureen sortit du bureau à contrecœur et referma la porte. Dans le couloir elle croisa Paul, elle lui demanda de le voir quelques instants en privé.

Seul dans son bureau, Arthur fixa Lauren du regard.

- Vous ne pouvez pas apparaître comme cela a l'improviste, vous allez me mettre dans des situations impossibles.

- Je voulais m'excuser pour ce matin, j'ai été difficile.

- C'est moi, j'étais d'une humeur exécrable.

- Ne passons pas la matinée à s'excuser l'un l'autre, j'avais envie de vous parler.

Paul entra sans frapper.

- Je peux te dire un mot ?

- C'est ce que tu es en train de faire.

- Je viens de parler avec Maureen, qu'est-ce que tu as ?

- Mais fichez-moi la paix, ce n'est pas parce que j'arrive une fois en retard et fatigué que l'on doit me déclarer dépressif dans la seconde.

- Je ne t'ai pas dit que tu étais dépressif.

- Non, mais c'est ce que Maureen m'a suggéré, il paraît que j'ai une tête hallucinante ce matin.

- Pas hallucinante, hallucinée.

- Je suis halluciné, mon ami.

- Pourquoi ? Tu as rencontré quelqu'un ?

Arthur ouvrit en grand les bras et acquiesça d'un signe de tête, l'œil coquin.

- Ah, tu vois que tu ne peux rien me cacher, j'en étais sûr. Je la connais ?

- Non, ça c'est impossible.

- Tu m'en parles ? Qui est-ce ? Quand est-ce que je la rencontre ?

- Ça va être très compliqué, c'est un spectre.

Mon appartement est hanté, j'ai découvert ça hier soir par hasard. C'est une femme fantôme, qui habitait dans le placard de ma salle de bains. J'ai passé la nuit avec elle, mais en tout bien tout honneur, elle est très belle dans le genre fantôme, pas... (il mima un monstre) ... non vraiment, un très beau revenant, d'ailleurs non pas revenant en fait, elle est dans la catégorie des restants puisqu'elle n'est pas tout à fait partie, ce qui explique cela. Tout te semble plus clair maintenant ?

Paul dévisagea son ami avec compassion.

- D'accord, je t'envoie chez un médecin.

- Arrête, Paul, je vais très bien.

Et s'adressant à Lauren :

- Ça ne va pas être facile.

- Qu'est-ce qui ne va pas être facile ? demanda Paul.

- Je ne te parlais pas à toi.

- Tu parlais au fantôme, il est là dans la pièce ?

Arthur lui rappela qu'il s'agissait d'une femme, et l'informa qu'elle était assise juste à côté de lui sur le coin du bureau. Paul le regarda dubitatif, et passa très lentement la paume de sa main à plat sur la table de travail de son associé.

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