Des volutes claires le bâillonnèrent quelques secondes. Puis il annonça, d’une voix goudronnée :
— Une femme vient de débarquer à la gendarmerie, en pleurs. Elle affirme que sa fille de treize ans, Eléonore, a disparu dans les rues de Dunkerque…
16.
Vigo Nowak habitait à moins d’un kilomètre de chez ses parents, à la périphérie de Lens, dans une maison des Mines identique en tout point aux milliers de clones perchés sur les interminables rues parallèles. La plupart des habitants de ces anciens corons se chauffaient encore au feu à charbon et buvaient de la soupe le soir. Dans moins de dix ans, les dernières gueules noires, lampistes ou porions, s’éteindraient dans l’anonymat, les yeux rivés vers cet horizon de sueur et ces vitres teintées de houille qui résumaient si bien l’histoire de leur vie.
L’ambiance des alentours, voies désertes, terrils endormis et treuils hors d’usage, suggérait celle d’un mouroir, mais le loyer dérisoire et le coin d’un calme aquatique attiraient les plus récalcitrants. En définitive, on se sentait ici dans un lieu hors du temps, épargné par les affres de la grande civilisation.
Chargé de paquets emballés, Vigo remonta une allée de caillasse et entra sans frapper chez ses parents. Le mobilier s’affichait à l’image du lieu, sobre, sans fioritures. Par-ci une lampe de sûreté Davy, par-là un chevalement en allumettes. Au-dessus d’un vaisselier, la piste de 421 usée, le tapis de belote enroulé. La mine avait causé tellement de dégâts qu’elle continuait, des années plus tard, à empoisonner les lieux d’une symbolique douloureuse.
— Les hostilités ont déjà commencé à ce que je vois ! s’écria-t-il en posant ses présents au pied du sapin synthétique.
— Retard,
— Un coin de porte, rien de bien grave. Tu es sublime maman… Elle te va à ravir !
France décrivit une arabesque élégante.
— Ton père a grogné quand il m’a vu revenir avec cette robe. L’un des rares plaisirs que je me fais dans l’année, et il réussit à me le reprocher ! Quelle pièce celui-là alors ! Allez, rejoins-les ! J’ai encore des préparatifs !
Vigo lui lança un baiser et se
faufila dans le
— Encore à parler de chevaux ? dit Vigo en pinçant son père à la taille.
— Pour sûr ! répondit Yvan en faisant claquer sa jambe de bois sur le carrelage. On prépare la course de d’main. Mais y’a une tripotée d’favoris. Ça va pô payer !
Son père débitait les lettres avec un parler tel que les mots semblaient écrasés par un rouleau compresseur. Le Ch’timi tuait les « a » et les « o » pour les remplacer par des sons bâtards.
— Ah ! l’opium du peuple de France ! Vous devriez arrêter le tiercé, ça rend marteau ! conseilla Vigo avec un sourire.
— Dis ça à un autre,
— Vous perdez votre temps à courir après la réussite, en bonnes vaches à lait pour l’Etat ! Des gens qui jouent toute leur existence ne gagneront jamais un centime, d’autres vont tenter une fois leur chance et décrocher le pactole. Je vous le répète, on ne provoque pas la chance ! C’est elle qui vous provoque !
Yvan envoya un coup de coude complice à Stanislas.
— V’la
— La sécheresse, admit Vigo. La région ressemble à une forêt brûlée, une saleté de pyromane appelée récession économique s’amuse à ravager les entreprises…
Il tirailla le menton de son frère.
— Mauvaise tête Stanislas. Grosse journée pour toi ?
— Ouais. Une sale histoire…
Vigo engloutit d’une lampée son Champagne. Une légère appréhension lui serra la gorge : le spectre d’un corps en immersion flottait dans son esprit.
— Quel genre d’affaire ?
— On a retrouvé une fillette assassinée. Pas trop envie d’en parler maintenant. Ils m’ont pris la tête avec leurs rapports !
— Pas jojo pour une veille d’Noël, compatit le père Yvan en saisissant un paquet de tabac posé sur une chaise.
Vigo poussa un ouf de soulagement. Une affaire de fillette tuée ? Rien à voir avec son histoire. Il fouilla dans la poche intérieure de sa veste et fourra un Salomon sous le nez de son père.
— Laisse tomber ton brûle-poumon et goûte-moi ce nectar ! Tu m’en diras des nouvelles. En voilà un pour toi aussi Stan.
— Belle bête ! apprécia le père en craquant une allumette. Sers-me une gout’ d’whisky fiston !