— Oh là ! Attendez ! Cet ordinateur est une brouette. Que voulez-vous ? Les programmes informatiques évoluent mais pas nos bécanes, faute de moyens. Il faut attendre au moins cinq minutes avant que le logiciel se charge – elle désigna la salle d’attente –, vous permettez ? J’ai un coup de fil important à passer…
Lucie acquiesça et s’installa sur une chaise bancale, du genre qu’on ne déniche plus qu’au fond des vieilles classes. La salle était propre, le carrelage net mais l’air était saturé d’odeurs nauséeuses.
Le brigadier se frotta le visage. Le sommeil revenait au galop. Quelle folie la poussait à gaspiller ses journées de repos ? Elle avait sollicité sa mère à sept heures du matin, l’exhortant de garder les petites sous le prétexte d’une intervention d’urgence. Elle avait la tête pleine à exploser d’images horribles, de corps déchirés, et elle croupissait à présent au fin fond d’une SPA à attendre l’impossible.
Sursauts hasardeux. Roulements d’yeux. Lucie s’arracha de son siège, bouche ouverte.
— Je… Quoi ? Oui, excusez-moi… Que… Quelle heure ?
— Dites donc ! Ça vous arrive souvent de dormir les yeux ouverts ? Nuit agitée ?
— Affaire délicate, répliqua Lucie. Alors, le verdict ?
— J’ai vos chiffres en long et en large ! Soixante-deux personnes ont déjà adopté plus de deux animaux. Vingt et une plus de trois. Se détachent du lot quatre candidates, de véritables arches de Noé ambulantes !
La fatigue s’évanouit instantanément.
— Donnez-moi les détails !
La Corneille esquissa un sourire en coin, traînant volontairement pour taquiner le poisson.
— Les fiches vous attendent sur l’écran de l’ordinateur…
Lucie se rua dans la pièce voisine, où il lui sembla percevoir des odeurs d’hôpitaux, genre bétadine, dakin, éther.
— Oh là ! Doucement, jeune dame ! Alors voilà la première de nos quatre tutrices… Fernande Dutour. Une retraitée qui a adopté treize chats noirs. Peut-être une sorcière, qui sait ?
Lucie assimila les informations d’un œil photographique. La femme habitait un patelin au sud de Dunkerque. Son âge, soixante-douze ans, était un critère éliminatoire.
Du bout du gant, Corneille enfonça la touche « entrée ». D’autres noms apparurent. Ne jaillissait de l’amalgame informatique que des vieilles dames, minimum la soixantaine. Le profil de l’assassin qu’elle avait dressé projetait un âge entre vingt-cinq et cinquante ans. Un être armé de forces suffisantes pour porter un loup sur les épaules, des doigts habiles et sans arthrose pour nouer les aortes minuscules, un physique et un psychique capables de combler les appétits sexuels de Vervaecke.
Autant de divergences qui lui brisèrent le moral.
— Vous êtes certaine qu’il n’y a personne d’autre ?
— L’ordinateur est formel, toutes les adoptions sont enregistrées. On peut consulter la liste des clients avec trois animaux si vous voulez.
— Non, pas la peine.
Lucie fixa son interlocutrice dans les yeux.
— Comment vérifiez-vous l’âge des tuteurs ?
— Drôle de question… On ne vérifie pas. Il s’agit juste d’un critère informatif pour l’ordinateur, rien d’autre. Qui aurait intérêt à mentir sur son âge ? Et puis vous savez, si une personne de quarante ans nous affirme qu’elle en a soixante-dix, nous risquons de ne pas la prendre au sérieux. Je connais ces quatre clientes, elles viennent ou venaient régulièrement ici. Je vous garantis qu’elles font bien leur âge !
Lucie n’en démordait pas. Les quatre femmes habitaient la campagne autour de Dunkerque. Alimentaient-elles un enfant, un mari plus jeune et passionné de taxidermie ? Utilisaient-elles le voile de la vieillesse pour masquer les soupçons ?
— Vous arrive-t-il de vérifier ce qu’il advient des animaux adoptés ?
Corneille déshabilla Lucie du regard, balaya son corps de haut en bas, sans aucune gêne. Jalousie féminine ou autre chose ? Lucie se sentit mal à l’aise. Autour, les odeurs médicamenteuses s’amplifiaient.