La duchesse ne revenait pas de son étonnement, elle ne l’eût pas reconnu à le voir passer dans la rue; elle le trouvait ce qu’il était en effet, l’un des plus jolis hommes de l’Italie; il avait surtout une physionomie charmante. Elle l’avait envoyé à Naples avec la tournure d’un hardi casse-cou; la cravache qu’il portait toujours alors semblait faire partie inhérente de son être: maintenant il avait l’air le plus noble et le plus mesuré devant les étrangers, et dans le particulier, elle lui trouvait tout le feu de sa première jeunesse. C’était un diamant qui n’avait rien perdu à être poli. Il n’y avait pas une heure que Fabrice était arrivé, lorsque le comte Mosca survint; il arriva un peu trop tôt. Le jeune homme lui parla en si bons termes de la croix de Parme accordée à son gouverneur, et il exprima sa vive reconnaissance pour d’autres bienfaits dont il n’osait parler d’une façon aussi claire, avec une mesure si parfaite, que du premier coup d’œil le ministre le jugea favorablement.

– Ce neveu, dit-il tout bas à la duchesse, est fait pour orner toutes les dignités auxquelles vous voudrez l’élever par la suite.

Tout allait à merveille jusque-là, mais quand le ministre, fort content de Fabrice, et jusque-là attentif uniquement à ses faits et gestes, regarda la duchesse, il lui trouva des yeux singuliers. «Ce jeune homme fait ici une étrange impression», se dit-il. Cette réflexion fut amère; le comte avait atteint la cinquantaine, c’est un mot bien cruel et dont peut-être un homme éperdument amoureux peut seul sentir tout le retentissement. Il était fort bon, fort digne d’être aimé, à ses sévérités près comme ministre. Mais, à ses yeux, ce mot cruel la cinquantaine jetait du noir sur toute sa vie et eût été capable de le faire cruel pour son propre compte. Depuis cinq années qu’il avait décidé la duchesse à venir à Parme, elle avait souvent excité sa jalousie surtout dans les premiers temps, mais jamais elle ne lui avait donné de sujet de plainte réel. Il croyait même, et il avait raison, que c’était dans le dessein de mieux s’assurer de son cœur que la duchesse avait eu recours à ces apparences de distinction en faveur de quelques jeunes beaux de la cour. Il était sûr, par exemple, qu’elle avait refusé les hommages du prince, qui même, à cette occasion, avait dit un mot instructif.

– Mais si j’acceptais les hommages de Votre Altesse, lui disait la duchesse en riant, de quel front oser reparaître devant le comte?

– Je serais presque aussi décontenancé que vous. Le cher comte! mon ami! Mais c’est un embarras bien facile à tourner et auquel j’ai songé: le comte serait mis à la citadelle pour le reste de ses jours.

Au moment de l’arrivée de Fabrice, la duchesse fut tellement transportée de bonheur, qu’elle ne songea pas du tout aux idées que ses yeux pourraient donner au comte. L’effet fut profond et les soupçons sans remède.

Fabrice fut reçu par le prince deux heures après son arrivée; la duchesse, prévoyant le bon effet que cette audience impromptue devait produire dans le public, la sollicitait depuis deux mois: cette faveur mettait Fabrice hors de pair dès le premier instant; le prétexte avait été qu’il ne faisait que passer à Parme pour aller voir sa mère en Piémont. Au moment où un petit billet charmant de la duchesse vint dire au prince que Fabrice attendait ses ordres, Son Altesse s’ennuyait. «Je vais voir, se dit-elle, un petit saint bien niais, une mine plate ou sournoise.» Le commandant de la place avait déjà rendu compte de la première visite au tombeau de l’oncle archevêque. Le prince vit entrer un grand jeune homme, que, sans ses bas violets, il eût pris pour quelque jeune officier.

Cette petite surprise chassa l’ennui: «Voilà un gaillard, se dit-il, pour lequel on va me demander Dieu sait quelles faveurs, toutes celles dont je puis disposer. Il arrive, il doit être ému: je m’en vais faire de la politique jacobine; nous verrons un peu comment il répondra.»

Après les premiers mots gracieux de la part du prince:

– Eh bien!Monsignore, dit-il à Fabrice, les peuples de Naples sont-ils heureux? Le roi est-il aimé?

– Altesse Sérénissime, répondit Fabrice sans hésiter un instant, j’admirais, en passant dans la rue, l’excellente tenue des soldats des divers régiments de S.M. le Roi; la bonne compagnie est respectueuse envers ses maîtres comme elle doit l’être; mais j’avouerai que de la vie je n’ai souffert que les gens des basses classes me parlassent d’autre chose que du travail pour lequel je les paie.

– Peste! dit le prince, quel sacre! voici un oiseau bien stylé, c’est l’esprit de la Sanseverina.

Piqué au jeu, le prince employa beaucoup d’adresse à faire parler Fabrice sur ce sujet si scabreux. Le jeune homme, animé par le danger, eut le bonheur de trouver des réponses admirables:

– C’est presque de l’insolence que d’afficher de l’amour pour son roi, disait-il, c’est de l’obéissance aveugle qu’on lui doit.

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