— Bien, commandant. Mais, pour l'instant… »

Le Grec était reparti dans ses pourcentages… Avec l'argent qu'il venait de gagner sur le dos de Kallenberg — dix pour cent de soixante millions de dollars, ça fait six millions de dollars — il allait pouvoir se payer un nouveau yacht encore plus superbe que celui de son beau-frère. Il redescendit sur terre, ou, plutôt, sur ce toboggan infernal qu'était devenu le Pégase.

« Commandant… interrogea Kirillis, je voulais savoir si tous les passagers avaient bien regagné leur cabine. Vous-même commandant… et vous madame…

— Ne vous occupez pas de moi!… Si vous y êtes, j'y suis!

— Et si vous y êtes tous les deux, précisa la Menelas, je vois encore moins pourquoi je n'y serais pas non plus!

— C'est que… hasarda Kirillis.

— Allons sur le pont!… dit Socrate.

— Vous n'y pensez pas, commandant!

— Chère amie, je vais voir ce qui se passe… Pouvez-vous m'attendre ici?… »

Presque à quatre pattes, Kirillis et le Grec progressèrent dans la coursive, giflés par des paquets de mer, s'agrippant à tout ce qui offrait une prise. Dans le poste de commandement, Stavenos était accroché à la barre. Il les entendit entrer mais ne tourna pas la tête.

« Ça va?… hurla Satrapoulos…

— On fait aller, commandant… grinça le second, les dents serrées.

— Vous allez où?

— Nulle part, répliqua Kirillis. On tourne.

— Qu'est-ce qu'il faut faire?

— Attendre que ça se passe.

— Si le bateau tient… ajouta Stavenos.

— Merde! » cria Kirillis…

Du doigt, il désignait une silhouette accrochée à la passerelle, glissant, trébuchant :

« Nom de Dieu!… rugit le Grec.

— J'y vais!… lui répondit Kirillis en écho.

— Restez où vous êtes!… Pilotez, je me charge du reste! »

Il lutta un instant contre la porte que la pression du vent rabattait sur lui. Il avança aussi vite qu'il le put vers la Menelas qui était maintenant à genoux, ballottée comme un paquet de chiffons. Elle était bloquée, ne pouvant ni aller de l'avant ni revenir à son point de départ. S.S. progressait lentement, secoué, chahuté, dérapant, grognant, jurant…

« Tendez-moi la main! » hurla-t-il dans la rafale.

D'un hochement de tête, elle lui signifia qu'elle ne le prouvait pas. C'était une situation imbécile. Elle était collée au pont, soudée au montant métallique de la rambarde. Lui-même avait à peine assez de toutes ses forces pour ne pas être arraché du pont. Profitant d'une seconde d'accalmie, il s'agenouilla auprès d'elle, rivant ses deux mains contre les siennes. Il parvint à en dégager le bras gauche qu'il passa autour de ses épaules. Elle leva les yeux sur lui. Ils se regardèrent avec intensité. Ce fut tout. Tout était dit. Des mèches de ses cheveux giflèrent le visage du Grec. Il lécha le sel de sa propre peau mélangé au sel de ses cheveux. Il sentait ses épaules trembler sous sa main.

« C'est malin… », dit-il.

Sans répondre, elle nicha sa tête contre sa poitrine. Son parfum, si près, lui serra le cœur. Déjà, elle se dégageait.

« Accrochez-vous à moi!… On va tenter de rallier le salon… »

Là-haut, Stavenos et Kirillis n'en perdaient pas une miette.

Quand la tempête fut calmée sur la mer, elle éclata à bord du Pégase. Les agonisants avaient repris du poil de la bête. Chacun en voulait au Grec et à la Menelas de n'avoir pas été malades avec les autres. Exactement comme s'ils avaient manqué de tact et enfreint les règles tacites de la courtoisie. Lord Eaglebond se réconfortait au Chivas. Lady Eaglebond, elle aussi, y allait de sa topette. Stany Pickman ne pardonnait pas à Socrate de l'avoir invité à une croisière sans avoir la certitude que le temps resterait beau.

Le mal de mer avait laissé des traces sur son superbe visage buriné; des cernes peu photogéniques et un teint blafard. Nancy avait vainement tenté de le réconforter. Il avait fallu qu'elle se fâche pour le faire sortir de sa cabine pour le dîner. D'ailleurs, personne n'avait faim, sauf Nut qui s'était endormie avant le début de cette fin du monde et qui se réveillait fraîche et rose cinq heures plus tard. Hargneux, Mimi avait sèchement prié le Grec de les déposer aussitôt que possible dans le premier port. Il avait souffert le martyre dans son appartement envahi par le Beechstein qui se baladait d'un bout à l'autre, du lit à la commode, dangereuse masse à roulettes qui menaçait de l'écraser. Quant à Lena, elle était doublement vexée. Elle se vantait volontiers d'être allergique à toute forme de nausées. Trahie par son corps, elle l'était aussi par son mari et son indésirable invitée.

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