Le deuxième homme s'arc-bouta, pesant de tout son poids sur le sternum de l'Écossais. L'autre, d'un geste vif, releva le kilt au-dessus des cuisses, et, à travers le slip, lui trancha le sexe. Le châtré eut un cri abominable et se tordit. Percy, qui passait par-là, balança un méchant coup de pied à son homme de main, l'empoigna aux épaules, groggy, le releva et cria : « Calte! »
Au moment où ils sortaient, Kallenberg tira sur eux à trois reprises et les manqua. Les invités, toujours dans le salon, pétrifiés, écoutèrent décroître le bruit de la cavalcade alors que s'élevaient les mugissements des sirènes de Police secours. Dodino était penché sur la comtesse, lui tapotant les joues, circonspect comme un pêcheur de crevettes tâtant la peau d'une baleine morte. Les premiers agents firent irruption dans le salon dévasté, jonché de bouteilles brisées, d'éclats de bois. Au pied de l'estrade, quelqu'un avait vomi. Des femmes sanglotaient. Les hommes, hébétés, leur bredouillaient des mots de réconfort, qui ne voulaient rien dire. Un groupe s'était formé autour de l'Écossais, que des agents fendirent pour charger a victime sur une civière et l'emporter vers un hôpital. Sur la moquette, l'emplacement libéré apparut, rouge de sang. Blême, défait, les yeux brillants, son arme toujours à la main, Kallenberg, debout au milieu de la pièce, dit à un brigadier qui s'était approché de lui :
« Là-haut… Dans le couloir… J'en ai tué un. »
5
Le petit Spiro venait de rentrer ses chèvres dans l'étable. La nuit tombait. En général, il retournait chez lui plus tôt, mais la noire s'était blessée au sabot de la patte antérieure gauche. Il avait dû la porter, impatienté de la voir traîner lorsqu'il la reposait sur le sol. Il s'était aussi attardé sur la colline, couché sur le dos, un brin de paille entre les dents, regardant le ciel bleu et dur pendant des heures, jusqu'au vertige, comme si sa contemplation avait pu lui fournir des réponses aux questions qu'il se posait. La vie d'un jeune berger est toute simple : les bêtes, la nourriture, le sommeil. Encore faut-il que rien ne vienne troubler cet ordre immuable et séculaire. Et Spiro était troublé. Il se demandait le sens des événements dont il avait été le témoin, cherchant dans sa mémoire d'enfant des signes qui auraient pu lui servir de références : il n'en trouvait pas. Ce va-et-vient de voitures dans un village où il n'en passait jamais, ces hélicoptères venus il ne savait d'où pour repartir sans laisser de traces l'intriguaient et le plongeaient dans une sorte de sourde inquiétude. L'inconnu fait peur.
Il avait bien essayé, à deux ou trois reprises, de poser des questions à son oncle, mais apparemment, ce dernier ne voulait pas lui répondre. Pourquoi? L'esprit ailleurs, il donna un tour au loquet de la porte de l'enclos aux chèvres, et entra dans la pièce aux murs crépis où son oncle et lui prenaient leurs repas. Parfois, l'oncle faisait une soupe chaude, mais la plupart du temps, ils se nourrissaient de quelques olives, d'un morceau de fromage blanc et d'oignons crus. Deux fois par an, on tuait un chevreau dont on faisait rôtir des quartiers entiers dans l'âtre. Sur la grosse table de bois, deux gobelets, l'un, pour l'homme, plein d'un vin épais au goût de résine, l'autre, pour l'enfant, de lait. Spiro, encouragé par son oncle, avait tenté de tremper les lèvres dans le vin : malgré son désir de se montrer viril, il avait dû recracher la mixture, sa gorge refusant de la laisser passer. Peut-être, quand il serait grand, arriverait-il à la boire? Il s'assit à la gauche de son oncle. La phrase sortit de sa bouche malgré lui, sans que sa volonté y soit pour quoi que ce soit :
« Pourquoi Tina est-elle partie? »
L'homme, le nez dans son assiette, ne releva même pas les yeux sur lui. Ne sachant s'il avait entendu, Spiro répéta la question :
« Où est-ce qu'on l'a emmenée?
— Mange. »
Ce fut tout ce que le jeune berger put tirer de lui.
Au même moment, en Angleterre et dans la plupart des capitales européennes, les journaux du soir faisaient leur manchette sur la soirée de Kallenberg. Le matin même, l'armateur avait fait donner quelques coups de téléphone pour tenter d'étouffer l'affaire, estimant que l'étalage d'une nuit aussi tragique ne pouvait être, dans ses affaires, qu'une contre-publicité. Il avait été surpris de la réaction des interlocuteurs qu'il avait eus lui-même au bout du fil :
« Vous êtes trop modeste, lui avaient-ils répondu, vous vous êtes comporté en héros et il n'y a aucune raison de le cacher! »