« A quoi pensez-vous?

— A vous. A la façon dont j'avais essayé de vous approcher avant de vous connaître. »

Wanda eut un petit rire :

« Existiez-vous seulement avant de me connaître? »

Il l'observa avec gravité :

« Parfois, je me le demande. »

Lâchant sa main, il ajouta :

« Je suis fourbu. Je prends un bain et je me change. A tout de suite. »

Il rejoignit son appartement, la tête pleine d'elle, plus du tout dans le présent. Un peu plus tard, alors qu'il se savonnait distraitement, lui revinrent en mémoire les détails de la deuxième rencontre. A Rome, cette fois, chez des amis communs qui connaissaient sa passion pour elle. A toutes les craintes dues à son premier échec s'ajoutait une autre hantise : sa petite taille. La Deemount avait une bonne tête de plus que lui. Pendant que la maîtresse de maison les présentait l'un à l'autre avec une insupportable ironie, il essayait désespérément, tout en bafouillant de vagues formules de politesse, de gagner à reculons les premières marches d'un escalier intérieur : s'il y arrivait, il était sauvé!

S'éloignant en crabe tout en tenant un grand discours dont la Deemount feignait de ne vouloir rien perdre, il la contraignit à le suivre jusqu'à ce que sa main pût enfin empoigner dans son dos la rampe de l'escalier. Discrètement, de la pointe du pied, il tâta derrière lui : cette sacrée marche était bien là où elle devait se trouver! Quand il la sentit sous sa semelle, il porta tout le poids de son corps sur son pied droit et garda un impossible équilibre, n'osant pas encore placer son autre jambe au même niveau. Un invité vint à son secours en le poussant involontairement : il en profita pour gravir deux marches d'un coup. Wanda n'avait toujours pas bougé de place. Il respira mieux. Maintenant, c'est elle qui devait lever la tête pour l'observer. Le voyait-elle? A l'abri derrière l'écran de ses immenses lunettes noires, les yeux de Wanda restaient invisibles. Elle n'avait rien perdu du puéril manège de Satrapoulos et, paradoxalement, était attendrie qu'un homme aussi puissant se comporte avec une telle gaucherie. Elle voulut l'aider. Se haussant sur la pointe des pieds, elle lui dit à l'oreille :

« Voulez-vous que nous allions sur la terrasse? Avec tous ces gens, j'entends à peine ce que vous me dites… »

Cinq minutes plus tard, ils parvenaient à l'atteindre. La nuit venait de tomber et, de tous côtés, dans l'espace, s'allumaient des points de lumière, comme pour une immense fête sans objet. Le Grec invita la Deemount à s'asseoir sur une balancelle, s'arrangeant pour qu'elle se trouve face à l'un des projecteurs. Mais à peine assise, elle lui demanda gentiment de changer de place, gênée par la lumière trop vive. A son tour, il se trouva brutalement éclairé en plein visage, ne percevant plus de sa silhouette qu'un délicieux contour. Embarrassé, il se tortilla, sentant qu'il devait parler mais ne trouvant rien à dire, anéanti par la réalité de ce désir exaucé : l'approcher.

« Parlez-moi de vous, monsieur Satrapoulos… »

Il se trouva tout bête de lui avoir laissé prendre le contrôle des opérations. Il répondit platement :

« Que voulez-vous que je vous dise?

— Ce que vous ne dites pas aux autres. Je ne sais de vous que ce que j'ai lu dans les journaux et par expérience, je sais que les journaux mentent. Qui êtes-vous? »

Il resta muet. Elle reprit :

« Je sais que vous êtes armateur, que vous êtes marié…, très occupé… Quelle vie menez-vous? »

Il faillit répondre : « Une vie de con. » Pourtant, cette définition ne reflétait pas exactement sa pensée. Alors, quoi? En général, on lui demandait plutôt combien il gagnait, mais qui il était… Des mots lui vinrent aux lèvres, inattendus, mais qu'il ne prononça pas, des phrases qui expliquaient tout en bloc, ses voyages, ses combats, sa perpétuelle et inexplicable course en avant, sa solitude morale, son génie de la finance, ses angoisses, son désir éperdu de trouver quelqu'un à qui parler, et qui le comprenne, sans faire semblant comme l'avait fait Lena. Au lieu de tout cela, il s'entendit simplement répondre :

« Je suis souvent très seul. »

Du fond de sa névrose, Wanda avait été bouleversée par l'humilité de cet aveu derrière lequel elle percevait tant de choses qui lui étaient communes et la concernaient. Elle aussi était seule, abominablement seule parmi des myriades d'hommages dont aucun n'était jamais parvenu à la réchauffer. D'une voix douce, elle avait murmuré :

« Je vous comprends très bien, monsieur Satrapoulos… Vous croyez aux astres?

— Hein?

— Je vous demande si vous croyez aux astres. »

Le Grec ne voulait pas dévoiler trop vite ses batteries. L'expérience lui avait appris qu'en amour, comme dans les affaires, il fallait toujours garder une arme au cas où l'adversaire, semblant terrassé, ferait volte-face pour mordre. Il n'osa donc pas avouer qu'il ne croyait qu'au Destin et que le Prophète jouait dans sa vie le rôle du conseiller le plus intime.

« Et vous, vous y croyez? »

Elle eut l'air surprise :

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