— Certes, il le fut, répondit-il. Car je lui demandai encore s’il était vrai qu’il eût reçu, comme on le disait, quarante mille livres de Madame Mahaut pour lui faire gagner son procès devant le roi. Et Enguerrand baissa la tête en signe d’assentiment et de grande honte, et il me répondit : « Messire de Machaut, priez Dieu pour moi », ce qui était bien un aveu.
Et Pierre de Machaut croisa les bras d’un air de mépris triomphant.
— À présent tout est bien clair, dit Villebresme avec satisfaction.
Le notaire transcrivait les derniers points de la déposition.
— Avez-vous entendu déjà beaucoup de témoins ? demanda l’ancien écuyer.
— Quatorze, messire, et il nous en reste le double à entendre, dit Villebresme. Mais nous sommes huit commissaires et deux notaires à nous partager la besogne.
II
LE PLAIDEUR CONDUIT L’ENQUÊTE
Le cabinet de travail de Monseigneur d’Artois était décoré de quatre grandes fresques pieuses, assez platement peintes, où l’ocre et le bleu dominaient quatre figures de saints, « pour inspirer confiance », disait le maître du lieu. À droite, saint Georges terrassait le dragon ; en face, saint Maurice, autre patron des chevaliers, se dressait en cuirasse et cotte azurée ; sur le mur du fond, saint Pierre tirait de la mer ses inépuisables filets ; sainte Madeleine, patronne des pécheresses, vêtue seulement de ses cheveux d’or, occupait la dernière paroi. C’était surtout vers ce mur-là que Monseigneur Robert aimait à porter les yeux.
Les poutres du plafond étaient pareillement peintes d’ocre, de jaune et de bleu, avec, de place en place, les blasons d’Artois, de Beaumont et de Valois. Des tables couvertes de brocarts, des coffres où traînaient des armes somptueuses, et de lourdes torchères de fer doré meublaient la pièce.
Robert se leva de son grand siège et rendit au notaire les minutes des dépositions qu’il venait de parcourir.
— Fort bien, fort bonnes pièces, déclara-t-il, surtout le dire du sire de Machaut qui paraît très spontané, et complète tout à propos celui du comte de Bouville. Décidément vous êtes habile homme, maître Tesson de la Chicane, et je ne regrette point de vous avoir élevé là où vous êtes. Sous votre face de Carême jeûné, il se cache plus d’astuce que dans la tête creuse de bien des maîtres au Parlement. Il faut reconnaître que Dieu vous a doté d’assez de place pour loger votre cervelle.
Le notaire eut un sourire obséquieux et inclina son crâne démesuré, coiffé du bonnet qui ressemblait à un énorme chou noir. Les compliments moqueurs de Monseigneur d’Artois dissimulaient peut-être quelque promesse d’avancement.
— Est-ce là toute la récolte ? Avez-vous d’autres nouvelles à me donner pour ce jour ? ajouta Robert. Où en sommes-nous avec l’ancien bailli de Béthune ?
La procédure est une passion, comme le jeu. Robert d’Artois ne vivait plus que pour son procès, ne pensait, n’agissait qu’en fonction de sa cause. Cette quinzaine-là, la seule affaire de son existence était de se procurer des témoignages. Son esprit y travaillait de l’aube au soir, et même la nuit il se réveillait, tiré du rêve par une inspiration soudaine, pour sonner son valet Lormet qui arrivait tout somnolent et rechignant, et lui demander :
— Vieux ronfleur, ne m’as-tu pas parlé l’autre jour d’un certain Simon Dourin ou Dourier, qui fut clerc de plume chez mon grand-père ? Sais-tu si l’homme vit toujours ? Tâche demain à t’en enquérir.
À la messe, qu’il entendait chaque jour par convenance, il se surprenait à prier Dieu pour le succès de son procès. De la prière, il revenait tout naturellement à ses machinations, et se disait, pendant l’Évangile :
« Mais ce Gilles Flamand, qui fut autrefois écuyer de Mahaut et qu’elle a chassé pour quelque méfait… Voilà un homme, peut-être, qui pourrait témoigner pour moi. Il ne faut pas que j’oublie cela. »
On ne l’avait jamais vu plus assidu aux travaux du Conseil ; il passait chaque jour plusieurs heures au Palais et donnait l’impression de s’employer ferme aux tâches du royaume ; mais c’était seulement pour garder prise sur son beau-frère Philippe VI, se rendre indispensable et veiller à ce qu’on ne nommât aux emplois que des gens de son choix. Il suivait de fort près les arrêts de justice afin d’y puiser l’idée de quelque manœuvre. De tout le reste, il se moquait.
Qu’en Italie Guelfes et Gibelins continuassent à s’entre-déchirer, qu’Azzo Visconti ait fait assassiner son oncle Marco et barricadé la ville de Milan contre les troupes de l’empereur Louis de Bavière, tandis qu’en revanche Vérone, Vicence, Padoue, Trévise, se soustrayaient à l’autorité du pape protégé par la France, Monseigneur d’Artois le savait, l’entendait, mais n’y songeait qu’à peine.