Après dîner, Mlle de La Mole, loin de fuir Julien, lui parla et l’engagea en quelque sorte à la suivre au jardin; il obéit. Cette épreuve lui manquait. Mathilde cédait sans trop s’en douter à l’amour qu’elle reprenait pour lui. Elle trouvait un plaisir extrême à se promener à ses côtés, c’était avec curiosité qu’elle regardait ces mains qui le matin avaient saisi l’épée pour la tuer.
Après une telle action, après tout ce qui s’était passé, il ne pouvait plus être question de leur ancienne conversation.
Peu à peu Mathilde se mit à lui parler avec confidence intime de l’état de son cœur. Elle trouvait une singulière volupté dans ce genre de conversation; elle en vint à lui raconter les mouvements d’enthousiasme passagers qu’elle avait éprouvés pour M. de Croisenois, pour M. de Caylus…
– Quoi! Pour M. de Caylus aussi! s’écria Julien; et toute l’amère jalousie d’un amant délaissé éclatait dans ce mot. Mathilde en jugea ainsi, et n’en fut point offensée.
Elle continua à torturer Julien, en lui détaillant ses sentiments d’autrefois de la façon la plus pittoresque, et avec l’accent de la plus intime vérité. Il voyait qu’elle peignait ce qu’elle avait sous les yeux. Il avait la douleur de remarquer qu’en parlant, elle faisait des découvertes dans son propre cœur.
Le malheur de la jalousie ne peut aller plus loin.
Soupçonner qu’un rival est aimé est déjà bien cruel, mais se voir avouer en détail l’amour qu’il inspire par la femme qu’on adore est sans doute le comble des douleurs.
Ô combien étaient punis, en cet instant, les mouvements d’orgueil qui avaient porté Julien à se préférer aux Caylus, aux Croisenois! Avec quel malheur intime et senti il s’exagérait leurs plus petits avantages! Avec quelle bonne foi ardente il se méprisait lui-même!
Mathilde lui semblait adorable, toute parole est faible pour exprimer l’excès de son admiration. En se promenant à côté d’elle, il regardait à la dérobée ses mains, ses bras, son port de reine. Il était sur le point de tomber à ses pieds, anéanti d’amour et de malheur, et en criant: Pitié!
Et cette personne si belle, si supérieure à tout, qui une fois m’a aimé, c’est M. de Caylus qu’elle aimera sans doute bientôt!
Julien ne pouvait douter de la sincérité de Mlle de La Mole; l’accent de la vérité était trop évident dans tout ce qu’elle disait. Pour que rien absolument ne manquât à son malheur, il y eut des moments où à force de s’occuper des sentiments qu’elle avait éprouvés une fois pour M. de Caylus, Mathilde en vint à parler de lui comme si elle l’aimait actuellement. Certainement il y avait de l’amour dans son accent, Julien le voyait nettement.
L’intérieur de sa poitrine eût été inondé de plomb fondu qu’il eût moins souffert. Comment, arrivé à cet excès de malheur, le pauvre garçon eût-il pu deviner que c’était parce qu’elle parlait à lui, que Mlle de La Mole trouvait tant de plaisir à repenser aux velléités d’amour qu’elle avait éprouvées jadis pour M. de Caylus ou M. de Luz?
Rien ne saurait exprimer les angoisses de Julien. Il écoutait les confidences détaillées de l’amour éprouvé pour d’autres dans cette même allée de tilleuls où si peu de jours auparavant il attendait qu’une heure sonnât pour pénétrer dans sa chambre. Un être humain ne peut soutenir le malheur à un plus haut degré.
Ce genre d’intimité cruelle dura huit grands jours. Mathilde tantôt semblait rechercher, tantôt ne fuyait pas les occasions de lui parler; et le sujet de conversation auquel ils semblaient tous deux revenir avec une sorte de volupté cruelle, c’était le récit des sentiments qu’elle avait éprouvés pour d’autres: elle lui racontait les lettres qu’elle avait écrites, elle lui en rappelait jusqu’aux paroles, elle lui récitait des phrases entières. Les derniers jours elle semblait contempler Julien avec une sorte de joie maligne. Ses douleurs étaient une vive jouissance pour elle.
On voit que Julien n’avait aucune expérience de la vie, il n’avait pas même lu de romans; s’il eût été un peu moins gauche et qu’il eût dit avec quelque sang-froid à cette jeune fille, par lui si adorée et qui lui faisait des confidences si étranges: Convenez que quoique je ne vaille pas tous ces messieurs, c’est pourtant moi que vous aimez… peut-être eût-elle été heureuse d’être devinée; du moins le succès eût-il dépendu entièrement de la grâce avec laquelle Julien eût exprimé cette idée, et du moment qu’il eût choisi. Dans tous les cas il sortait bien, et avec avantage pour lui, d’une situation qui allait devenir monotone aux yeux de Mathilde.
– Et vous ne m’aimez plus, moi qui vous adore! lui dit un jour Julien éperdu d’amour et de malheur. Cette sottise était à peu près la plus grande qu’il pût commettre.