Un an après ma mort, épousez M. de Croisenois; je vous en prie, je vous l’ordonne comme votre époux. Ne m’écrivez point, je ne répondrais pas. Bien moins méchant que Iago, à ce qu’il me semble, je vais dire comme lui:

From this time forth

I never will speak word.

On ne me verra ni parler ni écrire; vous aurez eu mes dernières paroles comme mes dernières adorations.

J. S.»

Ce fut après avoir fait partir cette lettre que pour la première fois Julien, un peu revenu à lui, fut très malheureux. Chacune des espérances de l’ambition dut être arrachée successivement de son cœur par ce grand mot: Je mourrai. La mort en elle-même n’était pas horrible à ses yeux. Toute sa vie n’avait été qu’une longue préparation au malheur, et il n’avait eu garde d’oublier celui qui passe pour le plus grand de tous.

Quoi donc! se disait-il, si dan soixante jours je devais me battre en duel avec un homme très fort sur les armes, est-ce que j’aurais la faiblesse d’y penser sans cesse, et la terreur dans l’âme?

Il passa plus d’une heure à chercher à se bien connaître sous ce rapport.

Quand il eut vu clair dans son âme, et que la vérité parut devant ses yeux aussi nettement qu’un des piliers de sa prison, il pensa au remords.

Pourquoi en aurais-je? J’ai été offensé d’une manière atroce; j’ai tué, je mérite la mort, mais voilà tout. Je meurs après avoir soldé mon compte envers l’humanité. Je ne laisse aucune obligation non remplie, je ne dois rien à personne; ma mort n’a rien de honteux que l’instrument: cela seul, il est vrai, suffit richement pour ma honte aux yeux des bourgeois de Verrières; mais sous le rapport intellectuel, quoi de plus méprisable! Il me reste un moyen d’être considérable à leurs yeux: c’est de jeter au peuple des pièces d’or en allant au supplice. Ma mémoire, liée à l’idée de l’or, sera resplendissante pour eux.

Après ce raisonnement, qui au bout d’une minute lui sembla évident: Je n’ai plus rien à faire sur la terre, se dit Julien, et il s’endormit profondément.

Vers les neuf heures du soir, le geôlier le réveilla en lui apportant à souper.

– Que dit-on dans Verrières?

– Monsieur Julien, le serment que j’ai prêté devant le crucifix, à la cour royale, le jour que je fus installé dans ma place, m’oblige au silence.

Il se taisait, mais restait. La vue de cette hypocrisie vulgaire amusa Julien. Il faut, pensa-t-il, que je lui fasse attendre longtemps les cinq francs qu’il désire pour me vendre sa conscience.

Quand le geôlier vit le repas finir sans tentative de séduction:

– L’amitié que j’ai pour vous, Monsieur Julien, dit-il d’un air faux et doux, m’oblige à parler; quoiqu’on dise que c’est contre l’intérêt de la justice, parce que cela peut vous servir à arranger votre défense… Monsieur Julien, qui est bon garçon, sera bien content si je lui apprends que Mme de Rênal va mieux.

– Quoi! elle n’est pas morte! s’écria Julien hors de lui.

– Quoi! vous ne saviez rien! dit le geôlier d’un air stupide qui bientôt devint de la cupidité heureuse. Il sera bien juste que Monsieur donne quelque chose au chirurgien qui, d’après la loi et la justice, ne devait pas parler. Mais pour faire plaisir à Monsieur, je suis allé chez lui, et il m’a tout conté…

– Enfin, la blessure n’est pas mortelle, lui dit Julien impatienté, tu m’en réponds sur ta vie?

Le geôlier, géant de six pieds de haut, eut peur et se retira vers la porte. Julien vit qu’il prenait une mauvaise route pour arriver à la vérité, il se rassit et jeta un napoléon à M. Noiroud.

À mesure que le récit de cet homme prouvait à Julien que la blessure de Mme de Rênal n’était pas mortelle, il se sentait gagné par les larmes.

– Sortez! dit-il brusquement.

Le geôlier obéit. À peine la porte fut-elle fermée: Grand Dieu! elle n’est pas morte! s’écria Julien; et il tomba à genoux, pleurant à chaudes larmes.

Dans ce moment suprême, il était croyant. Qu’importent les hypocrisies des prêtres? peuvent-elles ôter quelque chose à la vérité et à la sublimité de l’idée de Dieu?

Seulement alors, Julien commença à se repentir du crime commis. Par une coïncidence qui lui évita le désespoir, en cet instant seulement venait de cesser l’état d’irritation physique et de demi-folie où il était plongé depuis son départ de Paris pour Verrières.

Ses larmes avaient une source généreuse, il n’avait aucun doute sur la condamnation qui l’attendait.

Ainsi elle vivra! se disait-il… Elle vivra pour me pardonner et pour m’aimer…

Le lendemain matin fort tard, quand le geôlier le réveilla:

– Il faut que vous ayez un fameux cœur, Monsieur Julien, lui dit cet homme. Deux fois je suis venu et n’ai pas voulu vous réveiller. Voici deux bouteilles d’excellent vin que vous envoie M. Maslon, notre curé.

– Comment? ce coquin est encore ici? dit Julien.

– Oui, Monsieur, répondit le geôlier en baissant la voix, mais ne parlez pas si haut, cela pourrait vous nuire.

Julien rit de bon cœur.

Перейти на страницу:

Поиск

Похожие книги