Ce mot fut dit avec bonheur. Il y avait une fermeté qui cherche à s’environner de politesse; il décida M. de Rênal. Mais, suivant l’habitude de la province, il parla encore pendant longtemps, revint sur tous les arguments; sa femme le laissait dire, il y avait encore de la colère dans son accent. Enfin deux heures de bavardage inutile épuisèrent les forces d’un homme qui avait subi un accès de colère de toute une nuit. Il fixa la ligne de conduite qu’il allait suivre envers M. Valenod, Julien et même Élisa.
Une ou deux fois, durant cette grande scène, Mme de Rênal fut sur le point d’éprouver quelque sympathie pour le malheur fort réel de cet homme, qui pendant douze ans avait été son ami. Mais les vraies passions sont égoïstes. D’ailleurs elle attendait à chaque instant l’aveu de la lettre anonyme qu’il avait reçue la veille, et cet aveu ne vint point. Il manquait à la sûreté de Mme de Rênal de connaître les idées qu’on avait pu suggérer à l’homme duquel son sort dépendait. Car, en province, les maris sont maîtres de l’opinion. Un mari qui se plaint se couvre de ridicule, chose tous les jours moins dangereuse en France; mais sa femme, s’il ne lui donne pas d’argent, tombe à l’état d’ouvrière à quinze sols par journée, et encore les bonnes âmes se font-elles un scrupule de l’employer.
Une odalisque du sérail peut à toute force aimer le sultan; il est tout-puissant, elle n’a aucun espoir de lui dérober son autorité par une suite de petites finesses. La vengeance du maître est terrible, sanglante, mais militaire, généreuse, un coup de poignard finit tout. C’est à coups de mépris public qu’un mari tue sa femme au XIXe siècle; c’est en lui fermant tous les salons.
Le sentiment du danger fut vivement réveillé chez Mme de Rênal, à son retour chez elle; elle fut choquée du désordre où elle trouva sa chambre. Les serrures de tous ses jolis petits coffres avaient été brisées; plusieurs feuilles du parquet étaient soulevées. Il eût été sans pitié pour moi, se dit-elle! Gâter ainsi ce parquet en bois de couleur, qu’il aime tant; quand un de ses enfants y entre avec des souliers humides, il devient rouge de colère. Le voilà gâté à jamais! La vue de cette violence éloigna rapidement les derniers reproches qu’elle se faisait pour sa trop rapide victoire.
Un peu avant la cloche du dîner, Julien rentra avec les enfants. Au dessert, quand les domestiques se furent retirés, Mme de Rênal lui dit fort sèchement:
– Vous m’avez témoigné le désir d’aller passer une quinzaine de jours à Verrières, M. de Rênal veut bien vous accorder un congé. Vous pouvez partir quand bon vous semblera. Mais, pour que les enfants ne perdent pas leur temps, chaque jour on vous enverra leurs thèmes, que vous corrigerez.
– Certainement, ajouta M. de Rênal d’un ton fort aigre, je ne vous accorderai pas plus d’une semaine.
Julien trouva sur sa physionomie l’inquiétude d’un homme profondément tourmenté.
– Il ne s’est pas encore arrêté à un parti, dit-il à son amie, pendant un instant de solitude qu’ils eurent au salon.
Mme de Rênal lui conta rapidement tout ce qu’elle avait fait depuis le matin.
– À cette nuit les détails, ajouta-t-elle en riant.
Perversité de femme! pensa Julien. Quel plaisir, quel instinct les portent à nous tromper!
– Je vous trouve à la fois éclairée et aveuglée par votre amour, lui dit-il avec quelque froideur; votre conduite d’aujourd’hui est admirable; mais y a-t-il de la prudence à essayer de nous voir ce soir? Cette maison est pavée d’ennemis; songez à la haine passionnée qu’Élisa a pour moi.
– Cette haine ressemble beaucoup à de l’indifférence passionnée que vous auriez pour moi.
– Même indifférent, je dois vous sauver d’un péril où je vous ai plongée. Si le hasard veut que M. de Rênal parle à Élisa, d’un mot elle peut tout lui apprendre. Pourquoi ne se cacherait-il pas près de ma chambre, bien armé…
– Quoi! pas même du courage! dit Mme de Rênal, avec toute la hauteur d’une fille noble.
– Je ne m’abaisserai jamais à parler de mon courage, dit froidement Julien, c’est une bassesse. Que le monde juge sur les faits. Mais, ajouta-t-il en lui prenant la main, vous ne concevez pas combien je vous suis attaché, et quelle est ma joie de pouvoir prendre congé de vous avant cette cruelle absence.
Chapitre XXII. Façons d’agir en 1830
La parole a été donnée à l’homme pour cacher sa pensée.
R. P. MALAGRIDA.
À peine arrivé à Verrières, Julien se reprocha son injustice envers Mme de Rênal. Je l’aurais méprisée comme une femmelette, si, par faiblesse, elle avait manqué sa scène avec M. de Rênal! Elle s’en tire comme un diplomate, et je sympathise avec le vaincu qui est mon ennemi. Il y a dans mon fait petitesse bourgeoise; ma vanité est choquée, parce que M. de Rênal est un homme! illustre et vaste corporation à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir; je ne suis qu’un sot.