La conversation fut infinie, ce texte va occuper la France encore un demi-siècle. Comme Saint-Giraud répétait toujours qu’il était impossible de vivre en province, Julien proposa timidement l’exemple de M. de Rênal.
– Parbleu, jeune homme, vous êtes bon! s’écria Falcoz; il s’est fait marteau pour n’être pas enclume, et un terrible marteau encore. Mais je le vois débordé par le Valenod. Connaissez-vous ce coquin-là? Voilà le véritable. Que dira votre M. de Rênal lorsqu’il se verra destitué un de ces quatre matins, et le Valenod mis à sa place?
– Il restera tête à tête avec ses crimes, dit Saint-Giraud. Vous connaissez donc Verrières, jeune homme? Eh bien! Bonaparte, que le ciel confonde, lui et ses friperies monarchiques, a rendu possible le règne des Rênal et des Chélan, qui a amené le règne des Valenod et des Maslon.
Cette conversation d’une sombre politique étonnait Julien, et le distrayait de ses rêveries voluptueuses.
Il fut peu sensible au premier aspect de Paris, aperçu dans le lointain. Les châteaux en Espagne sur son sort à venir avaient à lutter avec le souvenir encore présent des vingt-quatre heures qu’il venait de passer à Verrières. Il se jurait de ne jamais abandonner les enfants de son amie, et de tout quitter pour les protéger, si les impertinences des prêtres nous donnent la république et les persécutions contre les nobles.
Que serait-il arrivé la nuit de son arrivée à Verrières, si, au moment où il appuyait son échelle contre la croisée de la chambre à coucher de Mme de Rênal, il avait trouvé cette chambre occupée par un étranger, ou par M. de Rênal?
Mais aussi quelles délices, les deux premières heures, quand son amie voulait sincèrement le renvoyer et qu’il plaidait sa cause, assis auprès d’elle dans l’obscurité! Une âme comme celle de Julien est suivie par de tels souvenirs durant toute une vie. Le reste de l’entrevue se confondait déjà avec les premières époques de leurs amours, quatorze mois auparavant.
Julien fut réveillé de sa rêverie profonde, parce que la voiture s’arrêta. On venait d’entrer dans la cour des postes, rue J.-J. Rousseau. – Je veux aller à la Malmaison, dit-il à un cabriolet qui s’approcha.
– À cette heure, monsieur, et pour quoi faire?
– Que vous importe! marchez.
Toute vraie passion ne songe qu’à elle. C’est pourquoi, ce me semble, les passions sont si ridicules à Paris, où le voisin prétend toujours qu’on pense beaucoup à lui. Je me garderai de raconter les transports de Julien à la Malmaison. Il pleura. Quoi! malgré les vilains murs blancs construits cette année, et qui coupent ce parc en morceaux? – Oui, monsieur; pour Julien comme pour la postérité, il n’y avait rien entre Arcole, Sainte-Hélène et la Malmaison.
Le soir, Julien hésita beaucoup avant d’entrer au spectacle, il avait des idées étranges sur ce lieu de perdition.
Une profonde méfiance l’empêcha d’admirer le Paris vivant, il n’était touché que des monuments laissés par son héros.
Me voici donc dans le centre de l’intrigue et de l’hypocrisie! Ici règnent les protecteurs de l’abbé de Frilair.
Le soir du troisième jour, la curiosité l’emporta sur le projet de tout voir avant de se présenter à l’abbé Pirard. Cet abbé lui expliqua, d’un ton froid, le genre de vie qui l’attendait chez M. de La Mole.
Si au bout de quelques mois vous n’êtes pas utile, vous rentrerez au séminaire, mais par la bonne porte. Vous allez loger chez le marquis, l’un des plus grands seigneurs de France. Vous porterez l’habit noir, mais comme un homme qui est en deuil, et non pas comme un ecclésiastique. J’exige que, trois fois la semaine, vous suivez vos études en théologie dans un séminaire où je vous ferai présenter. Chaque jour à midi vous vous établirez dans la bibliothèque du marquis, qui compte vous employer à faire des lettres pour des procès et d’autres affaires. Le marquis écrit, en deux mots, en marge de chaque lettre qu’il reçoit, le genre de réponse qu’il faut y faire. J’ai prétendu qu’au bout de trois mois, vous seriez en état de faire ces réponses, de façon que, sur douze que vous présenterez à la signature du marquis, il puisse en signer huit ou neuf. Le soir, à huit heures, vous mettrez son bureau en ordre, et à dix vous serez libre.
Il se peut, continua l’abbé Pirard, que quelque vieille dame ou quelque homme au ton doux vous fasse entrevoir des avantages immenses, ou tout grossièrement vous offre de l’or pour lui montrer les lettres reçues par le marquis…
– Ah! monsieur! s’écria Julien rougissant.
– Il est singulier, dit l’abbé avec un sourire amer, que, pauvre comme vous l’êtes, et après une année de séminaire, il vous reste encore de ces indignations vertueuses. Il faut que vous ayez été bien aveugle!