Finalisant son alibi, elle avait imaginé un détail ultime : l’appel du tueur, le soir même, à l’hôpital. Ce fait l’écartait, par une logique naturelle, du cercle des suspects. Pourtant, la machination était simple. Lorsqu’elle était revenue du site d’épuration, elle s’était coulée dans la cabine téléphonique. Elle avait composé le numéro du standard, demandé son propre nom puis, pendant que l’appel était transféré, elle avait rejoint sa chambre et décroché le combiné. Après tout, personne n’avait jamais entendu sa conversation…

Le rire de Richard Moraz résonna dans mes tympans : « Tu me vois, avec mon bide, me glisser dans une cabine ? » Non, je ne le voyais pas mais j’imaginais parfaitement Sylvie, un mètre soixante-trois, cinquante et un kilos, selon le rapport d’autopsie, jouer les fantômes dans l’hôpital.

Ce soir-là, elle avait aussi contacté ses beaux-parents et usé d’un dictaphone pour leur balancer le dernier message. « La petite fille est dans le puits… » Comment avait-elle truqué sa voix ? Pourquoi s’être inspirée des comptines du Jura ? Pourquoi cette sophistication extrême dans le cauchemar ?

Mon tube fluorescent s’éteignit. J’en brisai un nouveau. Je n’avais pas les réponses mais j’éprouvais une conviction d’ensemble. Sylvie Simonis, chrétienne archaïque, avait basculé du côté du Malin. Le diable qui était sur le dos de Manon, c’était elle. Le diable que redoutait Thomas Longhini, c’était elle. Le diable qui hantait la maison aux horloges, c’était encore elle. À moins que ça ne soit l’inverse — qu’elle ait subi l’influence de cette baraque et de ses légendes. Dans tous les cas, Sylvie Simonis avait vénéré Satan et sacrifié sa fille en son nom.

Ce culte avait dû laisser des traces.

Cette maison devait porter l’empreinte du démon.

Dans le couloir, je me livrai au même manège, déchirant les papiers peints, inspectant les parquets. Rien. La salle de bains. En pure perte. Les deux chambres d’amis. Sans plus de résultat. Au rez-de-chaussée, je gagnai la cuisine. Pas l’ombre d’une planque. La salle à manger et ses meubles jurassiens. Le néant absolu.

Retour dans le salon. Je levai les yeux et m’arrêtai sur les deux poutres qui se croisaient sous la charpente, à cinq mètres de hauteur. Inaccessibles. À moins d’enjamber la rambarde de la coursive…

Sur la passerelle, je mordis un nouveau Cyalume et me risquai sur la poutre centrale. À quatre pattes, une main après l’autre, je progressais lentement, évitant de regarder le vide. À chaque avancée, je frappais le bois sur les côtés, en quête d’une niche. Rien, bien sûr. Mais à la croisée des deux poutres, peut-être… Je parvins à l’intersection. Une poutre verticale surplombait l’ensemble, plantée dans la croisée. Je m’assis à califourchon et entourai de mes bras ce pilier central. Je repris mon souffle puis, avec précaution, je cognai chaque paroi, en quête d’une sonorité creuse.

Ma main s’arrêta. Une dénivellation, juste derrière la poutre verticale. Mes ongles s’insinuèrent dans la faille, soulevèrent une planche. Je glissai ma main dessous — manœuvre à l’aveugle, joue collée sur le madrier. Un contact familier : un sachet plastique, contenant plusieurs objets. Je parvins à l’extraire de la trappe.

Un paquet enroulé dans un film plastique transparent, lui-même scellé par plusieurs tours de ruban adhésif. Je calai le sachet sous mon bras, crachai mon Cyalume puis, après un demi-tour sur mon perchoir, repartis vers la rambarde.

Sur le sol, je dépiautai ma trouvaille, après avoir enfilé des gants de latex. Je craquai un nouveau tube et contemplai mon trésor. Un crucifix inversé. Une bible aux pages souillées. Des hosties tachées. Une tête de démon oriental, noire et hostile. Je lâchai mon Cyalume et murmurai une prière à Saint-Michel l’Archange :

… et vous, prince de la milice céleste, repoussez en enfer, par la vertu divine,

Satan et les autres esprits malins qui errent dans le monde pour la perte des âmes…

J’y étais. En plein.

Sylvie Simonis vénérait le diable.

Elle lui avait sacrifié son enfant, au nom d’un pacte ou d’un autre délire…

J’empaquetai le butin, le roulai dans mon manteau et me relevai. Secoué de tremblements, je me frottai les bras, les épaules. J’avais trouvé ce qu’il y avait à débusquer dans cette maison.

Maintenant que c’était une certitude — je foulais le territoire du diable —, je devais discuter avec un homme qui me mentait depuis le début. Un homme que Manon et Thomas, deux enfants qui se croyaient menacés par le Malin, étaient forcément allés voir.

Le seul qui avait pu les écouter.

<p>49</p>

— Qu’est-ce qui vous prend ?

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