Un médecin légiste poète ! Il faisait la paire avec Svendsen. Je connaissais ces rimes.
— Dès que j’ai vu le corps, j’ai songé à cette strophe, commenta-t-il. Il y a une dimension artistique dans ce carnage. Un parti pris esthétique, un peu comme dans ces toiles cubistes qui exposent, en un seul plan, tous les angles d’un objet.
— Comment ? Comment a-t-il fait ?
Le médecin contourna la table et se plaça à mes côtés.
— Depuis le mois de juin, ce cadavre ne quitte pas mes pensées. Je tente d’imaginer les techniques du tueur. Selon moi, pour les parties les plus abîmées, il a utilisé des acides. Plus haut, il a injecté des produits chimiques sous la peau, dans les muscles, pour obtenir l’aspect parcheminé. Ces différents états impliquent aussi un traitement particulier des températures et de la lumière. La chaleur accélère les processus organiques…
— Le corps a donc été amené plus tard dans la clairière ?
— Bien sûr. Tout a été fait dans une pièce close. Peut-être même un laboratoire.
— Vous pensez que le meurtrier a une formation de chimiste ?
— Aucun doute. Et il a accès à des produits très dangereux.
Le légiste saisit une photo, puis une autre, qu’il plaça au-dessus de la série :
— Prenons des exemples. Ici, les hanches et le sexe, en plein jus : lorsque la mort remonte de six à douze mois, les humeurs apparaissent alors et les chairs se résolvent en fluides. Là, le haut de l’abdomen en est au stade des gaz : fermentation ammoniacale, évaporation des liquides sanieux. Tout cela a été suscité, retenu, contrôlé… Le dément est un vrai chef d’orchestre.
Je tentai d’imaginer le tueur à l’œuvre. Je ne vis rien. Une ombre peut-être, masque sur le visage, penchée sur sa victime dans une salle d’opération, utilisant des seringues, des applications, des instruments inconnus. Valleret continuait :
— À cet égard, il y a quelque chose de curieux… J’ai trouvé, dans la cage thoracique, un lichen qui n’avait rien à faire là. Je veux dire : rien à voir avec la décomposition. Un truc étranger qu’il a injecté, sous les côtes.
— Quel genre de lichen ?
— Je ne connais pas son nom, mais il a une particularité : il est luminescent. Quand les sauveteurs ont découvert le corps, la poitrine brillait encore de l’intérieur. Selon les gars du SAMU, une vraie citrouille d’Halloween, avec une bougie dedans.
Une question résonnait au fond de mon cerveau : pourquoi ? Pourquoi une telle complexité dans la préparation du corps ?
— D’autres parties sont plus « simples », continua le légiste. Les épaules et les bras étaient juste atteints de
— La tête ?
— Elle était encore tiède.
— Comment a-t-il pu obtenir ce prodige ?
— Rien d’exceptionnel. Quand on l’a découverte, la femme venait de mourir, c’est tout.
— Vous voulez dire…
— Que Sylvie Simonis était encore vivante quand elle a subi les autres traitements, oui. Elle est morte de souffrance. Je ne pourrais pas dire quand exactement, mais au bout du supplice, c’est sûr. L’état de fraîcheur du visage en témoigne. J’ai découvert, dans ce qui restait du foie et de l’estomac, des traces de lésions de gastrite et d’ulcères duodénaux qui démontrent un stress intense. Sylvie Simonis a agonisé des jours entiers.
Ma tête bourdonnait. Ma propre angoisse compressait mon crâne. Valleret ajouta :
— Si je voulais risquer une image, je dirais qu’il l’a tuée… avec les instruments mêmes de la mort. Il n’a rien oublié. Pas même les insectes.
— C’est lui qui a placé les bestioles ?
— Il les a injectées, oui, dans les plaies, sous la peau. Il a choisi, pour chaque étape, les spécimens nécrophages qui correspondaient. Mouches Sarcophage, vers, acariens, coléoptères, papillons… Toutes les escouades de la mort étaient là, déclinées en une chronologie parfaite.
— Ça signifie qu’il élève ces insectes ?
— Aucun doute là-dessus.
Sous la rumeur de mon crâne, des points précis se détachaient : un chimiste, un laboratoire, un centre d’élevage… De vraies pistes pour traquer le salopard.
— Il y a dans la région un des meilleurs entomologistes d’Europe, un spécialiste de ces insectes. Il m’a aidé pour l’autopsie.
Valleret inscrivit des coordonnées sur une de ses cartes. « Mathias Plinkh », suivi d’une adresse détaillée.
— Il possède un élevage, lui aussi ?
— C’est la base de son activité.
— Il pourrait être suspect ?
— Vous ne perdez pas le nord, vous. Allez le voir. Vous vous ferez une idée. Pour moi, il est bizarre, mais pas dangereux. Son écloserie est près du mont d’Uziers, sur la route de Sartuis.