Jeanne confirme:

«Si nous nous séparons un jour, ce sera à cause des enfants.»

Mais quand tout se passe bien, quand la bande des Quatre a fait cause commune, elle dit:

«Je voudrais tant vivre avec toi!»

Parfois, il y pense. Il se demande s'il pourrait travailler, s'il serait prêt à renouveler une expérience négative, s'ils ne gâcheraient pas une belle histoire, s'ils seraient capables d'abandonner le poids des culpabilités qui les arriment à leurs enfants pour partager plus et mieux, longtemps.

Il lui fait part de ses doutes. Elle répond:

«Les deuxièmes vies sont toujours réussies.»

Il essaie de s'en convaincre.

Il oublie les enfants.

Il est un homme seul au côté d'une femme seule.

Il la regarde dormir. Il la regarde se préparer le matin. Il la regarde le soir. Il la regarde vivre. Il se dit qu'il s'est attaché à ses gestes, qui sont ceux de toutes les femmes, mais que chacune habille à sa manière. C'est un charme. Il aime la façon dont elle noue ses cheveux pour se démaquiller, utilisant ce qui lui tombe sous la main une épingle, une serviette, une culotte. Il aime qu'elle dorme toujours nue, d'abord lovée contre lui, puis lui contre elle, leurs pieds se touchant jusqu'au sommeil. Il aime ses phrases du matin, Quel temps fait-il, Comment je m'habille aujourd'hui, Avec qui déjeunes-tu?… Il aime qu'elle arrache une feuille de son calepin ou un coin de nappe pour lui montrer qui elle a vu aujourd'hui, une fille qui avait un nez comme ça, des joues comme ci, sa main allant sur le papier avec une rapidité confondante, faisant naître la silhouette d'une inconnue qui prend corps et vie avant de mourir en boulette, au pied de la table. Il aime qu'elle parle avec douceur à ses enfants, quand elle coupe les cheveux des garçons, quand elle lit des magazines, absorbée, concentrée, quand elle rit avec ses copines au téléphone, quand elle lui ouvre sa porte, tard le soir, qu'elle pose l'index sur ses lèvres afin de lui intimer le silence et qu'elle lui prend la main pour le conduire jusqu'à son lit, où elle le roule et le chahute, comme si le début pouvait durer toujours, jusqu'à l'éternité.

Alors il se demande si elle n'a pas raison, s'ils ne devraient pas, un jour, traverser la rue qui les separe encore.

Mercredi, jour de deuil. Il raccompagne Tom. Victor n'est pas venu. En lui, c'est un matin plombé. Ciel de cafard, nuages gonflés. Tom et lui font semblant. L'enfant, d'être encore là pour longtemps; son père, d'aborder une journée ordinaire, âme légère, projets multiples, bonnes perspectives.

Feu rouge. Il pense, tout en tripotant l'oreille de son fils, que les choses sont certainement plus faciles quand les enfants grandissent, qu'on ne les étreint plus, les serre plus, les embrasse plus, quand ils ont cessé d'être des nounours et des poupées, pour papa comme pour maman, l'homme, après tout, étant un mammifère comme les autres femmes.

«Je veux que tu viennes voir ma chambre, dit Tom.

– Tu crois vraiment que c'est une bonne idée?

– Oui, Pap'.»

Il ira donc. Avec une certaine appréhension. Il n'a pas revu la reum depuis un jour fameux où elle a croisé Jeanne dans le salon de la maison. Lorsqu'elle venait boire sa petite tasse de thé rituelle, Jeanne s'enfermait dans une chambre. Ils étaient convenus de pacifier les relations avec les ex et jugeaient qu'il était trop tôt pour les mettre devant le fait accompli.

Un dimanche, Jeanne s'est lassée de jouer les fantômes. Elle est passée dans le salon. Provoc. Elle a souri, radieuse, à la reum devenue couleur beige; s'est penchée sur l'objet du scandale, lui a légèrement baisé les lèvres, et a dit:

«Mon amour, je vais chercher du pain.»

La reum n'est plus jamais revenue. Elle a pris sa revanche en haussant la mire en direction de la cible. Son discours, rapporté par les enfants (et les rares amis communs), est d'une parfaite limpidité. Leur père ne s'est jamais remis du divorce, il l'aime encore. La pauvre pétasse qui vit avec lui va souffrir. Ne me parlez jamais de ce qui se passe là-bas, ça ne m'intéresse pas: dites-moi seulement si le week-end était bien, où vous êtes allés, qui vous avez vu, si elle était là tout le temps, est-ce qu'elle vous embrasse le soir, et eux, est-ce qu'ils s'engueulent souvent?

Dans ces conditions, il n'est pas pressé de la revoir.

Avant de s'annoncer dans l'interphone, il tente une ultime dérobade auprès de Tom. La réplique ne prête pas à discussion:

«Pap', tu montes!»

Il emprunte donc l'ascenseur. Sixième étage.

Quand ils arrivent, la reum s'encadre dans l'embrasure. Elle est vêtue d'une simple nuisette noire, maquillée légèrement, arbore un sourire éclatant. Elle ouvre ses bras à Tom, qui s'y précipite. Jolie scène. Incontestablement. Il en apprécie la grandeur d'un peu loin, appuyé à l'ascenseur, cherchant le bouton d'appel avec son dos, mine de rien: sa place n'est pas ici, mieux vaut redescendre.

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