Et puis mon grand-père se plaît à emmerder ses fils. Ce père terrible a passé sa vie à les écraser; ils entrent sur la pointe des pieds et le surprennent aux genoux d'un môme: de quoi leur crever le cœur! Dans la lutte des générations, enfants et vieillards font souvent cause commune: les uns rendent les oracles, les autres les déchiffrent. La Nature parle et l'expérience traduit: les adultes n'ont plus qu'à la boucler. A défaut d'enfant, qu'on prenne un caniche: au cimetière des chiens, l'an dernier, dans le discours tremblant qui se poursuit de tombe en tombe, j'ai reconnu les maximes de mon grand-père: les chiens savent aimer; ils sont plus tendres que les hommes, plus fidèles; ils ont du tact, un instinct sans défaut qui leur permet de reconnaître le Bien, de distinguer les bons des méchants. «Polonius, disait une inconsolée, tu es meilleur que je ne suis: tu ne m'aurais pas survécu; je te survis.» Un ami américain m'accompagnait: outré, il donna un coup de pied à un chien de ciment et lui cassa l'oreille. Il avait raison: quand on aime trop les enfants et les bêtes, on les aime contre les hommes.
Donc, je suis un caniche d'avenir; je prophétise. J'ai des mots d'enfant, on les retient, on me les répète: j'apprends à en faire d'autres. J'ai des mots d'homme: je sais tenir, sans y toucher, des propos «au-dessus de mon âge». Ces propos sont des poèmes; la recette est simple: il faut se fier au Diable, au hasard, au vide, emprunter des phrases entières aux adultes, les mettre bout à bout et les répéter sans les comprendre. Bref, je rends de vrais oracles et chacun les entend comme il veut. Le Bien naît au plus profond de mon cœur, le Vrai dans les jeunes ténèbres de mon Entendement. Je m'admire de confiance: il se trouve que mes gestes et mes paroles ont une qualité qui m'échappe et qui saute aux yeux des grandes personnes; qu'à cela ne tienne! je leur offrirai sans défaillance le plaisir délicat qui m'est refusé. Mes bouffonneries prennent les dehors de la générosité: de pauvres gens se désolaient de n'avoir pas d'enfant; attendri, je me suis tiré du néant dans un emportement d'altruisme et j'ai revêtu le déguisement de l'enfance pour leur donner l'illusion d'avoir un fils. Ma mère et ma grand-mère m'invitent souvent à répéter l'acte d'éminente bonté qui m'a donné le jour: elles flattent les manies de Charles Schweitzer, son goût pour les coups de théâtre, elles lui ménagent des surprises. On me cache derrière un meuble, je retiens mon souffle, les femmes quittent la pièce ou feignent de m'oublier, je m'anéantis; mon grand-père entre dans la pièce, las et morne, tel qu'il serait si je n'existais pas; tout d'un coup, je sors de ma cachette, je lui fais la grâce de naître, il m'aperçoit, entre dans le jeu, change de visage et jette les bras au ciel: je le comble de ma présence. En un mot, je me donne; je me donne toujours et partout, je donne tout: il suffit que je pousse une porte pour avoir, moi aussi, le sentiment de faire une apparition. Je pose mes cubes les uns sur les autres, je démoule mes pâtés de sable, j'appelle à grands cris; quelqu'un vient qui s'exclame; j'ai fait un heureux de plus. Le repas, le sommeil et les précautions contre les intempéries forment les fêtes principales et les principales obligations d'une vie toute cérémonieuse. Je mange en public, comme un roi: si je mange bien, on me félicite; ma grand-mère, elle-même, s'écrie: «Qu'il est sage d'avoir faim!»