Miss Mary devait songer que l'éducation de ce garçon, trop longtemps livré à lui-même, allait lui donner bien du mal. Ils allèrent tous trois ouvrir la grille à l'inspecteur, qui ne semblait pas très content d'être dérangé si tard. Miss Mary résuma les événements et ce que Bob avait pressenti se produisit. Morrisson sursauta quand la jeune femme lui décrivit les objets volés.

– C'est de la démence! s'écria-t-il. Prendre autant de risques!… Car enfin, cette fois, l'homme a même été obligé d'escalader la grille! Montrez-moi ce salon!

Il examina longuement la vitre découpée, la bouche pincée de dégoût.

– C'est quelqu'un qui ne sait pas travailler, remarqua-t-il. Et il a certainement fait pas mal de bruit. Qui dort dans la pièce au-dessus?

– Moi, dit Miss Mary. J'ai entendu une sorte de grincement. Je suppose que c'est quand il a soulevé la fenêtre.

– Voyons, fit l'inspecteur, d'un air sombre, si je comprends bien, un de ces objets dissimulait une cachette.

Bob poussa le coude de François.

– Non, répondit Miss Mary. Aucune cachette. Et d'ailleurs, qu'est-ce que M. Skinner aurait caché? Ce qu'il avait de plus précieux, c'étaient ses plans et ils ont déjà été volés.

Morrisson, peut-être pour se donner une contenance, se mit à examiner, au hasard, les meubles et les bibelots. De temps en temps, pardessus son épaule, il posait une question:

– Rien d'autre n'a été emporté? Vous êtes sûrs?… Est-ce que M. Skinner venait souvent dans cette pièce?… Est-ce qu'il était particulièrement attaché aux choses qui ont disparu?

– Il nage, souffla Bob à François.

– Bon, conclut l'inspecteur. Je verrai M. Skinner demain. Il n'y a que lui qui peut me renseigner utilement.

Il s'inclina avec raideur devant la jeune femme.

– Bonne nuit, dit-il. J'étais persuadé qu'il n'y avait plus rien à voler ici… Je me suis trompé. Excusez-moi.

Et sans prêter la moindre attention aux deux garçons, il se retira.

– Nous, bien sûr, grommela Bob, on… on…

– On compte pour du beurre, dit François, en français.

– Exactement. Quel mufle!

Ce fut cette nuit-là que François eut l'idée de tenir son journal. Comme il n'avait plus aucune envie de dormir, il prit du papier à lettre et résuma d'abord les événements dont il avait été le témoin. Il nota ensuite ses impressions. C'était passionnant et, en même temps, plein d'enseignements. Car, la plume à la main, il s'apercevait qu'il n'était pas capable de porter un jugement sur ceux qui l'entouraient. Bob, par exemple, un gentil garçon, oui. Mais au-delà des apparences? Le mystère commençait tout de suite. Quels étaient, au juste, ses rapports avec son père? Et avec Miss Mary? Tout ce que François pouvait affirmer, non sans précaution, c'était que Bob souffrait d'une certaine frustration. Et encore ne savait-il pas très bien ce que dissimulait ce mot trop savant. Et M. Skinner? Qui était M. Skinner? Un brillant ingénieur, d'accord. Mais en tant qu'homme?… «Si je connaissais mieux la vie, pensa François, je flairerais mille choses qui m'échappent. Je me prends pour une grande personne, mais je touche là mes limites. C'est vrai. Il y a un petit monde, et c'est encore le mien!… Sapristi! Il va être trois heures. Je ne me suis jamais couché aussi tard!»

Il se mit au lit, encore obsédé par la découverte de ses insuffisances et, toute la journée du lendemain, il resta distrait, il vécut un peu en marge. Pour la première fois, il comprenait que les visages sont mille fois plus intéressants à étudier que les choses. On rendit visite à M. Skinner. Il avait vieilli en deux jours. Une barbe inégale et rude donnait du flou à sa figure mince. Il avait le regard fiévreux. Il semblait avoir peur, mais ce n'était pas étonnant puisque l'opération que tout le monde redoutait était fixée au lendemain.

M. Merrill était à son chevet. Lui, du moins, offrait une physionomie facile à lire: une bonne grosse face, barrée d'une moustache bourrue, qu'un usage excessif de la cigarette avait roussie en son centre, un nez puissant et sanguin, des yeux gris, vaguement injectés, le droit plus petit que le gauche; autour du front une marque rougeâtre laissée par le chapeau melon; et l'accent! Un accent qui devait rendre malade M. Skinner! Le type du «self made man», de l'homme arrivé à la force du poignet. Le contraire même de M. Skinner. Comment avaient-ils pu s'entendre? Et la voix! Graillonneuse. Enrouée. Et toutes ses phrases commençaient par: «Moi, ma chère mademoiselle… Moi, mon cher Bob…» Etait-il là, poussé par une amitié inquiète ou bien pour veiller sur celui qui valait des millions? Les deux, sans doute.

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