Depuis le lavoir qui dominait le village, Camille guetta le retour. Elle avait posé du pain et du fromage sur le rebord de pierre encore chaud, et elle mangeait petit à petit, pour prendre patience. Un peu avant dix heures, les voitures envahirent la place, les portières claquèrent, les types s'arrachèrent péniblement de leurs sièges, moins flambants. A leurs pas tramants, aux voix plates, aux plaintes des chiens exténués, Camille comprit que la battue avait fait chou blanc. La bête rusait. Mentalement, Camille lui adressa un télégramme de félicitations. Vis ta vie, camarade.

Alors seulement elle se décida à rejoindre la maison. Avant de brancher le synthétiseur, elle appela Lawrence. Pas d'incursions de chasseurs, Sibellius non repéré, pas plus que Crassus le Pelé. En ce premier jour de guerre, les combattants avaient respecté leurs marques.

Mais rien n'était joué. La battue reprenait à l'aube. Et le surlendemain, samedi, il y aurait cinq fois plus d'hommes disponibles. Lawrence restait là-haut, sur place.

<p>VIII</p>

Les deux dernières journées de la semaine – avant la paix dominicale – furent marquées par les mêmes départs, les mêmes tensions, puis le même silence plombant le village. Dans l'après-midi du samedi, Camille prit la fuite et partit à pied dans la montagne jusqu'à la Pierre Saint-Marc, réputée guérir l'impuissance, la stérilité et les insuccès amoureux, pour peu qu'on veuille s'asseoir dessus correctement. Sur ce dernier point, apparemment délicat, Camille n'avait pas réussi à obtenir un éclaircissement sérieux. Enfin, si cette pierre pouvait arranger tout cela, elle saurait bien à tout le moins soulager la mauvaise humeur, le doute, l'ennui et l'absence d'inspiration musicale, qui n'étaient rien d'autre que des formes secondaires de l'impuissance.

Camille prit un bâton ferré et le Catalogue de l'Outillage Professionnel. C'était le genre de truc qu'elle aimait feuilleter par-dessus tout à l'occasion de moments privilégiés, au petit déjeuner, à l'heure du café, ou n'importe quand lorsque son humeur chancelait. Hormis cela, Camille avait des lectures à peu près normales.

Ce penchant pour les matériaux et techniques indisposait Lawrence qui avait jeté d'autorité le Catalogue à la poubelle, parmi d'autres prospectus publicitaires. Cela lui suffisait que Camille soit plombier sans qu'elle convoite en outre l'équipement de tous les autres corps de métier. Camille l'avait récupéré, un peu taché, sans en faire une histoire. L'espérance excessive que Lawrence plaçait en toutes les femmes le portait paradoxalement au conformisme: il les logeait à un étage supérieur de la création, leur attribuant la capacité de dominer la réalité instinctive, leur confiant la charge de hisser les hommes hors de la matière fruste. Il les voulait sublimes et non pas communes, il les espérait presque immatérielles et non pas pragmatiques. Une idéalisation tout à fait incompatible avec le Catalogue de l'Outillage Professionnel. Camille reconnaissait à Lawrence son droit légitime à rêver mais s'estimait tout autant fondée à aimer les outils, comme n'importe quel connard, aurait dit Suzanne.

Elle fourra le catalogue dans un sac, avec de l'eau et du pain, et quitta le village par une volée d'escaliers qui grimpait rude vers l'ouest. Elle dut marcher presque trois heures pour atteindre la pierre. C'est que la fécondité ne se mérite pas en deux claquements de doigts. Une pierre de ce genre ne se trouve jamais dans le jardin de son voisin, ce serait tricher. Elle est toujours planquée dans des endroits impossibles. Parvenue au sommet du mont où se dressait la pierre usée, Camille se trouva face à un panneau tout neuf, qui mettait délicatement en garde les promeneurs contre les nouveaux chiens de défense adoptés par les bergers. Le texte se concluait sur cette note d'espoir: Ne criez pas, ne jetez pas de pierres. Après un temps d'observation, en général, ils partiront d'eux-mêmes. Et en particulier, compléta Camille, ils me sauteront dessus. Instinctivement, elle ajusta sa prise sur son bâton ferré et jeta un coup d'œil autour d'elle. Entre loups et chiens errants, la montagne redevenait un combat.

Elle grimpa sur la pierre, dominant toute la vallée. En contrebas, la cohorte des voitures des hommes de la battue dessinait une ligne blanche. Des éclats de voix parvenaient jusqu'à elle. Au fond, elle ne se trouvait plus si tranquille que cela, seule, là-haut. Au fond, elle avait un peu peur.

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