Adamsberg et Soliman visitèrent dix-neuf églises avant de repérer, à presque quatre-vingt-dix kilomètres au nord de Bourg-en-Bresse, dans une petite église de hameau, à Saint-Pierre-de-Cenis, cinq cierges plantés à l'écart des autres, à peu près disposés en forme de M.

– C'est lui, dit Soliman. C'était pareil à Tiennes.

Adamsberg prit un cierge neuf, l'alluma à la flamme d'un autre et le planta sur le portant.

– Qu'est-ce que tu fais? dit Soliman, stupéfait. Tu fais une prière?

– Je compare.

– Même. Si tu mets un cierge, faut faire une prière. Et faut payer le cierge. Sinon, on n'est pas exaucé.

– Tu es croyant, Sol?

– Je suis superstitieux.

– Ah. C'est fatigant, ça.

– Très.

Adamsberg pencha la tête, examina les cierges.

– Ils ont brûlé sur leur premier tiers, dit-il. On comparera à celui du camion, mais Massart était sans doute ici il y a environ quatre heures. Entre trois et quatre heures, cet après-midi. Le coin est isolé. Il a dû se faufiler dans l'église déserte.

II se tut, contempla les cierges en souriant.

– Qu'est-ce que ça peut nous faire au juste? Demanda Soliman. Il est loin maintenant. On sait bien qu'il allume des cierges.

– Tu n'as toujours pas compris, Sol? Cette église est sur son itinéraire. Cela veut dire qu'il n'a pas dévié. Il colle à sa route. Cela veut dire que rien n'est fortuit. S'il passe par là, c'est qu'il le faut. Il ne déviera plus à présent.

Avant de partir, Adamsberg mit trois francs dans une corbeille.

– Je savais bien que tu avais fait un vœu, dit Soliman.

– J'ai juste payé le cierge.

– Tu mens. Tu as fait un vœu. Je l'ai vu sur tes yeux.

Adamsberg gara la voiture à une vingtaine de mètres de la bétaillère. Il serra lentement le frein à main. Ni lui ni Soliman ne descendirent. Le Veilleux avait allumé une flambée, qu'il tisonnait du bout de son bâton ferré. À côté de lui, le regard tourné vers les flammes, un grand et beau type en tee-shirt blanc, aux cheveux blonds tombant sur les épaules, avait posé son bras autour des épaules de Camille. Adamsberg le regarda sans bouger pendant un long moment.

– C'est le trappeur, commenta finalement Soliman.

– Je vois ça.

Les deux hommes laissèrent passer un nouveau silence.

– C'est le type qui vit avec Camille, reprit Soliman comme s'il se le réexpliquait à lui-même, pour bien s'en convaincre. C'est le type qu'elle a choisi.

– Je vois ça.

– Très beau, très solide, pas froid aux yeux. Et des idées, ajouta Soliman en montrant son front. On ne peut pas dire que Camille ait mal choisi.

– Non.

– On ne peut pas lui reprocher d'avoir choisi ce type-là plutôt qu'un autre, pas vrai?

– Non.

– Camille est libre. Elle peut bien choisir qui elle souhaite. Celui qui lui plaît le mieux. Si c'est celui-là, eh bien, elle le choisit, pas vrai?

– Oui.

– C'est elle qui décide, après tout. Ce n'est pas nous. Ce n'est pas les autres. C'est elle. On ne voit pas ce qu'on aurait à dire là-dessus, pas vrai?

– Non.

– Et elle n'a pas mal choisi, finalement. Hein? Je ne vois pas pourquoi on s'en mêlerait.

– Non. On ne va pas s'en mêler.

– Non, pas une seconde.

– Ça ne nous regarde vraiment pas, en fait.

– En fait, non.

– Non, répéta Adamsberg.

– Qu'est-ce qu'on fait? demanda Soliman après un nouveau silence. On descend?

Le Veilieux installa un grillage sur les braises et disposa sans soin deux rangées de côtelettes et de tomates.

– Où as-tu pris le gril? lui demanda Soliman.

– C'est du grillage à poules. Buteil l'avait laissé dans le camion. La chaleur, ça désinfecte tout.

Le Veilleux regarda griller la viande, puis distribua les parts, dans un certain silence.

– Les cierges? demanda Camille.

– Cinq à Saint-Pierre-du-Cenis, dit Adamsberg. Il a dû les allumer vers trois heures. Il colle à la route. Ce qu'il faudrait, c'est bouger dès ce soir, Camille. Maintenant que Laurence est là, on peut se déplacer.

– Tu veux aller à Saint-Pierre?

– Il n'y est déjà plus. Il est devant. Déplie la carte, Sol.

Soliman repoussa les verres, étala la carte sur la caisse.

– Tu vois, dit Adamsberg en désignant la route de la pointe de son couteau, l'itinéraire se brise ici pour partir plein ouest vers Paris. Même s'il tient à ne pas franchir l'autoroute, il aurait pu tourner avant, ici, par cette petite route, ou bien là. Au lieu de ça, il fait un coude de trente kilomètres. C'est absurde, à moins qu'il ne tienne absolument à passer par Belcourt.

– Ça ne saute pas aux yeux, dit Soliman.

– Non, dit Adamsberg.

– Massart tue au hasard, quand on le dérange.

– C'est bien possible. Mais je préférerais qu'on aille à Belcourt ce soir. Le bourg n'a pas l'air grand. S'il y a une croix plantée quelque part, on la trouvera, et on se postera là.

– Je n'y crois pas, dit Soliman.

– Moi si, dit soudain Lawrence. Pas certain, mais très possible. Bullshit. A fait assez de morts comme ça.

– Si on le gêne à Belcourt, dit Soliman en se tournant vers le Canadien, il ira tuer ailleurs.

– Pas sûr. A des idées fixes.

– C'est des moutons qu'il cherche, dit Soliman.

– A pris goût aux hommes, dit Lawrence.

– Tu disais qu'il s'en prendrait aux femmes, dit Camille.

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