Avec application et une certaine difficulté, je soulève un store. Je me trouve à dix centimètres de la frite béruréenne… C'est pas un spectacle appétissant lorsqu'on émerge du sirop avec un mal de cœur à côté duquel ceux que transporte un ferry-boat un jour de démontage de la Manche ressembleraient à des petits verres de cognac. Béru, artificiellement endormi, cela fait songer au Cloaque d'un marécage surchauffé, exhalant ses miasmes dans la touffeur d'un été torride. Sa barbe animalise ce beau visage de sous-homme; elle en gomme les traits patinés au vin rouge (car on ne patine pas seulement avec l'amour). Je note les dimensions excessives de ses cavités nasales. Vu en contre-plongée, le pif à Béru ressemble à la base d'un barbe-cul, sa bouche à celle d'un égout, et ses paupières closes à des lanternes japonaises éteintes.

Je cherche à me dresser (car j'occupe la position horizontale), mais ça m'est impossible car on m'a entravé bras et jambes. Tout ce que je peux faire, c'est rouler sur moi-même afin d'obtenir un angle de vue différent. M'étant placé sur le dos, je découvre une coupole de plexiglas à travers laquelle on découvre un ciel bleu, infini, ou de menus nuages du genre cumulus cherchent en vain des stratus, voire même des nimbus, pour leur tenir compagnie. J'opère une nouvelle rotation de 45 degrés, et j'avise le poste de pilotage d'un hélicoptère. Aux commandes, se trouve le gros faux-touriste qui, naguère, conduisait le break. Sur le siège voisin, Olga fume une cigarette de couleur en rêvassant. Une paire de pieds ligotés se trouvent entre elle et moi, je n'hésite pas à les attribuer à Curt. Mon premier sentiment est de joie. Ainsi donc, nous avons pu échapper aux M.P.? Donc, ainsi, l'évasion de Curt Curtis a parfaitement réussi? Bravo, San-Antonio! Certes, tu n'as libéré cet ami que pour le laisser kidnapper par d'autres, il n'en reste pas moins, San-Antonio, que la mission que tu t'étais assignée a été remplie. Un nouveau succès à inscrire à ton glorieux palmarès, mon ami! Tu es donc irrésistible dans tes entreprises, San-A.? C'est bien toi l'homme qui remplace l'éclairage au néon, Astra, le Gardénal et les pilules laxatives? Je suis fier de tes prouesses, San-Antonio. Continue à nous mener toujours sur le chemin de la gloire, de l’honneur. Tu auras le front haut et ceint sous des arcs de triomphe majestueux, tu connaîtras les apothéoses tricolores. Tu entendras les trompettes de la renommée (Paul Beuscher concessionnaire exclusif) jouer des hymnes à ta gloire. Tu seras célébré, doré, adoré, poncé, curé (de Tours ou de Cucugnan), récuré, éclairé, encensé, badigeonné de Marseillaise, monté en mayonnaise, promu, élu, reconnu, juché, statufié, astiqué, vanté, prôné à la foire du Prône. On t'enseignera, on te fera reluire, on te glorifiera en chaire et en noces. On cristallisera ce léger souffle qu'aura été ta vie. On pincera et repincera tes cardes de ton instant pour les faire longtemps résonner dans la mémoire des hommes. Ta menue trajectoire de bipède aura tracé un arc-en-ciel au firmaments au firpapa, au firtatan, au firtonton, au…

La voix de Laura-Olga:

— Eh bien, San-Antonio, vous parlez tout seul?

Je devais vadrouiller dans un état second et voici que la dure réalité me tire la langue.

— En tout cas, vous deviez dire des choses agréables, continue-t-elle, car vous poussiez des petits aires d'aise, mon cher ami. Je pense que cela provient de ce gaz; chaque fois que je l'utilise, mes clients se réveillent dans un état euphorique.

Je fais un effort, comme pour avaler un cachet sans le secours d'un verre d'eau. Mais j'ai beau me triturer la matière grise, me la pétrir pour lui restituer une forme de cervelet, je continue de me trouver génial et d'être content de moi. C'est unique, non? Je suis ligoté dans un hélicoptère (du grec hélix et pteron), prisonnier de la plus célèbre espionne soviétique.

— Vous récupérez vite, dit Olga. D’habitude, mes clients en ont pour plusieurs heures.

— Tandis que moi, je dors depuis combien de temps?

— A peine quarante-six minutes, Tony; un record de plus pour vous!

— Vous n’auriez pas quelque chose à boire qui ne soit pas à base de gardenal?

— Attendez, je vais regarder dans le coffre de Dimitri.

Elle fouille dans un coffre métallique blanc et en ressort une petite bouteille.

— De la vodka, ça vous va?

— C’est mon rêve!

— Elle n’est pas frappée, ça ne fait rien?

— Ne vous frappez pas vous-même, plaisanté-je avec esprit, je saurai m'en contenter.

Elle dévisse le bouchon de métal et m'introduit le goulot dans le bec. Ça l'amuse de me filer le biberon.

Dans mon cervelet, une chose me rassure, j’ai couché avec Laura-Olga, mais ce n’était pas la femme de Curt. J'avais beau me dire que les américaines sont des clientes purement organiques, et qu'elles ne font pas de différence entre une partie de dodo et un bain de vapeur, ça me flanquais des complexes d'avoir doublé mon ami.

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