Pendant cette période de ténèbres, Achab, bien qu’assurant le commandement sur le pont glissant et dangereux montra une ombrageuse réserve, adressant moins que jamais la parole à ses seconds. Par de pareilles tempêtes, lorsque tout est assuré tant sur le pont que dans la mâture, il n’y a plus rien à faire qu’à attendre qu’elles passent. Le capitaine et son équipage devenaient fatalistes. De sorte que, sa jambe d’ivoire fixée dans son trou de tarière comme à l’accoutumée, une main agrippée à un hauban pendant des heures et des heures, Achab se tenait debout, le regard au vent, tandis que, parfois, une rafale de neige fondue soudait de gel ses cils. Pendant ce temps, les hommes chassés du gaillard d’avant par les paquets de mer qui passaient par-dessus les pavois, s’alignaient le long du bastingage de la coursive et pour se mieux protéger des lames ils s’assuraient dans des boulines fixées aux râteliers des haubans qui leur faisaient une ceinture lâche. On ne disait mot ou presque et le navire réduit au silence, comme s’il était monté par des matelots de cire peinte, s’arrachait, jour après jour, à la folie et à la joie démoniaque des vagues. La nuit, les hommes opposaient un mutisme pareil aux cris aigus de l’Océan; taciturnes, ils étaient bercés dans leurs boulines et sans mot dire, Achab faisait front au vent. Même lorsque la nature semblait réclamer une trêve, il n’allait pas chercher le repos de son hamac. Jamais Starbuck n’oublierait l’aspect du vieil homme, lorsqu’il descendit une nuit dans la cabine pour regarder le baromètre, et le vit assis tout droit sur sa chaise rivée au plancher, les yeux fermés, son chapeau et son caban qu’il n’avait pas ôtés dégouttant d’eau et de neige fondue; sur la table, près de lui, le rouleau d’une carte des courants et marées dont nous avons parlé. Dans sa main crispée, son fanal se balançait. Bien qu’il fût assis avec raideur, sa tête était rejetée en arrière de sorte que ses yeux clos étaient dirigés vers l’aiguille de l’axiomètre pendu au plafond [9].

«Terrible vieil homme! pensa Starbuck en frissonnant, tu dors dans la tempête et pourtant ton regard reste implacablement fixé sur ton but!»

<p id="_Toc186187872">CHAPITRE LII <emphasis>L</emphasis>’Albatros</p>

Au sud-est du Cap, au large des lointaines Crozets, un bon parage de pêche pour la baleine franche, un voilier se dessina devant nous. C’était le Diomède (Albatros). Tandis qu’il se rapprochait lentement, du haut de mon perchoir élevé au mât de misaine, m’apparut ce spectacle étonnant pour un novice de ces pêches de plein Océan: un navire-baleinier en haute mer et ayant depuis longtemps quitté son port d’attache.

Le foulon des vagues l’avait blanchi comme le squelette d’un morse échoué. De longues traînées de rouille sillonnaient de sang ses flancs fantomatiques, les branches épaisses de ses espars et de son gréement étaient enrobées de givre comme un arbre hivernal. Il ne portait que ses basses voiles. Ses hommes de vigie aux longues barbes, perchés dans ses trois mâts, offraient une étrange vision. Ils semblaient enveloppés de peaux de bêtes tant étaient déchirés et rapiécés leurs vêtements qui avaient survécu à quelque quatre ans de voyage. Debout dans les cerceaux de fer fixés au mât, ils oscillaient sur une mer sans fond et bien que, leur navire venant à se trouver proche de notre poupe, nous autres, hommes juchés dans les airs, eussions pu sauter de nos mâts sur les leurs, ces pêcheurs de si pitoyable apparence se contentèrent de nous regarder avec douceur sans mot dire à nos hommes de vigie, cependant qu’un appel partait du gaillard d’arrière:

– Ohé! du navire! Avez-vous vu la Baleine blanche?

Mais tandis que le capitaine étranger, penché sur son pavois décoloré, s’apprêtait à élever jusqu’à ses lèvres son porte-voix, il lui échappa des mains et tomba à la mer. Or, le vent ayant fraîchi à nouveau, ce fut en vain qu’il tenta de se faire entendre sans cornet, cependant que son navire s’éloignait du nôtre. Tandis que les marins, chacun à leur manière, interprétaient en silence cet incident comme un mauvais présage, provoqué par la seule mention de la Baleine blanche faite à un autre navire, Achab parut réfléchir et on eût presque dit qu’il envisageait de mettre à la mer pour aborder le navire étranger, n’eût été la violence du vent. Profitant de l’avantage de se trouver au vent, il saisit de nouveau son porte-voix et, reconnaissant à son aspect que le navire était de Nantucket et qu’il y serait bientôt de retour, il cria fortement:

– Ohé! là-bas! Ici, le Péquod, en route pour le tour du monde! Dites-leur d’adresser nos lettres dans l’océan Pacifique! Et si je ne suis pas de retour d’ici trois ans, qu’ils les adressent à…

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