– Il tourne et se retourne vers lui – combien lentement mais combien obstinément son front lui rend hommage et l’invoque dans les dernières convulsions de la mort. Lui aussi adore le feu, fidèle et noble vassal du soleil! Oh! que ces yeux pleins de préjugés voient ces spectacles justifiant ces préjugés. Vois, prisonnier de lointaines eaux, au-delà du moindre bourdonnement de bonheur ou de malheur humain, dans ces mers sincères et justes où il n’est point de rocher où puissent s’inscrire les traditions, où, depuis des âges vieux comme la Chine les vagues muettes ont roulé sans que non plus il leur fût parlé, telles les étoiles qui brillent sur la source inconnue du Niger, ici aussi la vie meurt, pleine de foi, tournée vers le soleil, mais vois! à peine la mort a-t-elle fait son œuvre qu’elle retourne le corps et l’oriente d’un autre côté.

Oh! toi, moitié de la nature sombre comme une Indienne, qui t’es construit un trône solitaire avec les os des noyés, quelque part au cœur de ces mers sans verdures, tu es la reine infidèle qui ne me parles que trop de vérité dans la vaste étreinte du typhon et l’ensevelissement silencieux du calme qui le suit. Et ce n’est pas non plus sans me servir de leçon que ta baleine tourne vers le soleil sa tête mourante pour se retourner encore.

Oh! flancs puissants trois fois cerclés de fer! Oh! souffle d’arc-en-ciel qui monte vers les nues! et celui qui peine et celui qui s’élance sont également vains! En vain, ô baleine, quêtes-tu l’intercession du soleil, là-haut, fécondateur qui appelle à la vie, mais ne la rends pas. Mais toi, moitié sombre, tu me berces d’une foi plus noire et plus fière. Tout ce que tu as confondu indiciblement flotte ici sous moi, je suis soutenu au-dessus de la surface par les souffles d’êtres autrefois vivants, exhalés en tant que souffles, mais devenus eau à présent.

C’est pourquoi je te salue, je te salue à jamais, ô Mer dont les flots éternels sont le seul repos de l’oiseau sauvage. Né de la terre, allaité cependant par l’Océan, les collines et les vallons m’ont servi de mère mais la boule pourtant est ma sœur adoptive.

<p id="_Toc186187937">CHAPITRE CXVII <emphasis>La veillée de la baleine</emphasis></p>

Les quatre baleines tuées ce soir-là étaient mortes à grande distance les unes des autres, l’une bien loin au vent, l’une plus proche sous le vent, l’une des deux autres à l’avant, l’autre à l’arrière. Ces trois dernières furent amenées au navire avant la tombée de la nuit, mais celle qui se trouvait au vent ne put être atteinte avant le matin et la pirogue qui l’avait tuée resta à son côté toute la nuit; c’était la baleinière d’Achab.

Le pavillon qui servait à la repérer fut fiché droit dans l’évent du cachalot et la lanterne qui y était suspendue jetait au loin une lueur trouble et clignotante sur le dos noir et luisant des vagues nocturnes qui se frottaient doucement comme un paisible ressac sur une plage contre le vaste flanc de la baleine.

Achab et ses hommes semblaient dormir, hormis le Parsi qui, assis accroupi à l’avant, suivait le jeu fantomatique des requins autour de la baleine tandis que leurs queues frappaient les légers bordages de cèdre. De frissonnantes lamentations couraient dans l’air, pareilles à celles des armées des spectres impardonnés de Gomorrhe sur le Lac Asphaltites.

Tiré brusquement de son sommeil, Achab vit le Parsi face à face; pris dans le cercle des ténèbres de la nuit, ils semblaient les seuls survivants d’un déluge.

– J’ai refait le même rêve, dit-il.

– Des corbillards? Ne t’ai-je pas dit, vieillard, que tu ne pourras avoir ni corbillard ni cercueil?

– Et qui a un corbillard qui meurt en mer?

– Mais je te l’ai dit, vieillard, avant que tu puisses mourir en ce voyage, tu dois, en vérité, voir deux corbillards sur la mer, le premier n’aura pas été fait par des mains mortelles et le bois tangible du second proviendra des forêts d’Amérique.

– Oui, oui! étrange spectacle que celui-là, Parsi, un corbillard et ses panaches flottant sur l’Océan, les cordons du poêle tenus par les vagues. Ah! c’est un spectacle que nous ne verrons pas de sitôt.

– Crois-le ou non, vieillard, tu ne saurais mourir que tu ne l’aies vu.

– Et en ce qui te concerne, que disait-il ce songe?

– À l’apparition du second corbillard, je serai encore devant toi, comme ton pilote.

– Ainsi, quand tu seras parti le premier, si cela arrive jamais, avant que je puisse suivre, tu dois m’apparaître encore, pour encore me conduire? N’est-ce pas ce qui était dit? Alors, si je crois tout ce que tu dis, oh! mon pilote, voilà deux preuves que je tuerai Moby Dick et que je survivrai.

– En voici une autre, vieillard, dit le Parsi, tandis que ses yeux s’allumaient comme des lucioles dans les ténèbres, seul le chanvre peut te tuer.

– Le gibet, veux-tu dire. Alors je suis immortel et sur terre et sur mer, dit Achab avec un rire de dérision. Immortel et sur terre et sur mer!

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