Nous étions à la fin de l’été 1983. Quelques jours plus tôt, l’IRA avait fait un carnage. Une unité rurale devait piéger un hôtel en pleine campagne. Trois combattants avaient déposé des explosifs sur le rebord extérieur des fenêtres et deux autres attendaient à quelques kilomètres de là, en lisière de village, pour donner l’alerte à la police et à une organisation caritative. C’était la méthode, alors. Par deux fois, à Belfast, les autorités britanniques avaient tardé à répercuter l’avertissement des clandestins. Il y avait eu des morts. Depuis, l’IRA prévenait un acteur neutre, Ordre de Saint-André ou Bons Samaritains, qui pouvaient témoigner de l’heure de l’ultimatum. Les explosifs avaient été réglés sur 45 minutes. Le temps pour les Forces de sécurité d’intervenir et d’évacuer la zone. Une minute après la mise en place, un soldat de l’IRA entrait dans la cabine publique. Le fil torsadé pendait, combiné arraché. Le téléphone avait été vandalisé dans la nuit. Les deux républicains sont montés en voiture. Ils ont filé vers le village à la recherche d’un pub, puis d’une cabine. La première était occupée. Une femme qui riait. Dans le deuxième pub, le téléphone était posé sur le comptoir. C’est au troisième qu’ils ont passé l’appel, debout, au milieu de la salle et des joueurs de snooker. Il ne restait que 7 minutes. La police et les soldats sont arrivés au moment des explosions. La région était unioniste, mais quelques vieilles catholiques avaient fait le déplacement. C’était un concours félin. Il y eut vingt-quatre victimes. Neuf femmes et quinze chats. Le lendemain, un corps carbonisé avait été reproduit en affiche avec le mot « assassins » en lettres noires. Par son canal officiel, signé « P. O’Neil. Dublin », l'IRA s’était expliquée. Puis avait présenté ses excuses aux familles des victimes. Dans la presse, sur les radios, à la télévision, partout les mêmes images et les mêmes mots. Désormais, l’IRA tuait les petites gens. L’IRA. s’en prenait aux vieux, aux chats, à tout être vivant. Je trouvais cela injuste et dégueulasse. J’avais été bouleversé par la nouvelle et dégoûté par les affiches. Si cette cabine téléphonique avait été en état de marche, l’hôtel sautait. Aucune victime. Et voilà tout. Trois lignes dans le Belfast Telegraph et pas un mot dans la presse parisienne. Rien de plus que les attentats contre l’hôtel Europa ou les grands magasins des centres-ville. La guerre économique, comme partout en Irlande du Nord, et voilà tout.

— L’IRA s’est excusée. Elle s’est expliquée. Qu’est-ce qu’elle pouvait faire de plus ? j’ai demandé à Tyrone.

— Peut-être ne pas poser ces bombes, m’a-t-il répondu.

J’ai dit qu’ils n’y pouvaient rien. Que sans cette cabine hors d’usage, il n’y aurait eu aucune victime.

— Sans la bombe non plus, a répondu mon traître.

Alors j’ai parlé de guerre propre. Je ne sais pas pourquoi. J’ai toujours eu ce mot aux lèvres en évoquant la lutte menée par les républicains irlandais. Guerre propre. Une guerre propre. Une guerre menée non pas au nom d’une religion comme les antipapistes d’en face, non pas au nom d’une domination, comme ceux d’en face encore, mais au nom de la liberté, de la démocratie, de l’égalité. Une guerre où l’ennemi est le soldat, pas le civil. Une guerre où lorsqu’on s’en prend à un lieu public, on laisse suffisamment de temps pour qu’il n’y ait aucune victime. Oui, une guerre où l’on se soucie des victimes. Tyrone me regardait. Je me souviens comment. Il fumait, casquette sur la tête. Il était dans un coin de la pièce. Sheila était sortie. Il y avait lui, moi, et Jack dans son cadre doré. Tyrone a parlé. Il a parlé des attentats de Birmingham, de Manchester, de toutes ces bombes posées sans avertissement au milieu de la foule anglaise. J’ai dit que c’était du passé, que c’était il y a longtemps, que l'IRA avait changé, qu’elle menait une guerre propre. Moi, Antoine, Tony, luthier parisien, j’expliquais à Tyrone Meehan quelle guerre se menait sous ses ordres dans son propre pays.

— Sais-tu tenir un secret ? m’a alors dit Tyrone Meehan.

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