Nous admirons en U.R.S.S. un extraordinaire élan vers l'instruction, la culture; mais cette instruction ne renseigne que sur ce qui peut amener l'esprit à se féliciter de l'état de choses présent et à penser: O U.R.S.S... Ave! Spes unica! Cette culture est toute aiguillée dans le même sens; elle n'a rien de désintéressé; elle accumule et l'esprit critique (en dépit du marxisme) y fait à peu près complètement défaut. Je sais bien: on fait grand cas là-bas, de ce qu'on appelle «l'auto-critique». Je l'admirais de loin et pense qu'elle eût pu donner des résultats merveilleux, si sérieusement et sincèrement appliquée. Mais j'ai vite dû comprendre que, en plus des dénonciations et des remontrances (la soupe du réfectoire est mal cuite ou la salle de lecture du club mal balayée) cette critique ne consiste qu'à demander si ceci ou cela est «dans la ligne» ou ne l'est pas. Ce n'est pas elle, la ligne, que l'on discute. Ce que l'on discute, c'est de savoir si telle oeuvre, tel geste ou telle théorie est conforme à cette ligne sacrée. Et malheur à celui qui chercherait à pousser plus loin! Critique en deçà, tant qu'on voudra. La critique au delà n'est pas permise. Il y a des exemples de cela dans l'histoire.

Et rien, plus que cet état d'esprit, ne met en péril la culture. Je m'en expliquerai plus loin.

Le citoyen soviétique reste dans une extraordinaire ignorance de l'étranger 10. Bien plus: on l'a persuadé que tout, à l'étranger, et dans tous les domaines, allait beaucoup moins bien qu'en U.R.S.S.. Cette illusion est savamment entretenue; car il importe que chacun, même peu satisfait, se félicite du régime qui le préserve de pires maux.

D'où certain complexe de supériorité, dont je donnerai quelques exemples:

Chaque étudiant est tenu d'apprendre une langue étrangère. Le français est complètement délaissé. C'est l'anglais, c'est l'allemand surtout, qu'ils sont censés connaître. Je m'étonne de les entendre le parler si mal; un élève de seconde année de chez nous en sait davantage.

De l'un d'entre eux que nous interrogeons, nous recevons cette explication (en russe, et Jef Last nous le traduit):

—Il y a quelques années encore l'Allemagne et les Etats-Unis pouvaient, sur quelques points, nous instruire. Mais à présent, nous n'avons plus rien à apprendre des étrangers. Donc à quoi bon parler leur langue 11?

*      *      *      *      *

Du reste, s'ils s'inquiètent tout de même de ce qui se fait à l'étranger, ils se soucient bien davantage de ce que l'étranger pense d'eux. Ce qui leur importe c'est de savoir si nous les admirons assez. Ce qu'ils craignent, c'est que nous soyons insuffisamment renseignés sur leurs mérites. Ce qu'ils souhaitent de nous, ce n'est point tant qu'on les renseigne, mais qu'on les complimente.

Les petites filles charmantes qui se pressent autour de moi dans ce jardin d'enfants (où du reste tout est à louer, comme tout ce qu'on fait ici pour la jeunesse) me harcèlent de questions. Ce qu'elles voudraient savoir, ce n'est pas si nous avons des jardins d'enfants en France; mais bien si nous savons en France qu'ils ont en U.R.S.S. d'aussi beaux jardins d'enfants.

Les questions que l'on vous pose sont souvent si ahurissantes que j'hésite à les rapporter. On va croire que je les invente: —On sourit avec scepticisme lorsque je dis que Paris a, lui aussi, son métro. Avons-nous seulement des tramways? des omnibus?... L'un demande (et ce ne sont plus des enfants, mais bien des ouvriers instruits) si nous avons aussi des écoles, en France. Un autre, un peu mieux renseigné, hausse les épaules; des écoles, oui, les Français en ont; mais on y bat les enfants; il tient ce renseignement de source sûre. Que tous les ouvriers, chez nous, soient très malheureux, il va sans dire, puisque nous n'avons pas encore «fait la révolution». Pour eux, hors de l'U.R.S.S., c'est la nuit. A part quelques capitalistes éhontés, tout le reste du monde se débat dans les ténèbres.

Des jeunes filles instruites et fort «distinguées» (au camp d'Artek qui n'admet que les sujets hors ligne) s'étonnent beaucoup lorsque, parlant des films russes, je leur dis que Tchapaïev, et Nous de Cronstadt, ont eu à Paris grand succès. On leur avait pourtant bien affirmé que tous les films russes étaient interdits en France. Et, comme ceux qui leur ont dit cela, ce sont leurs maîtres, je vois bien que la parole que ces jeunes filles mettent en doute, c'est la mienne. Les Français sont tellement blagueurs!

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