J’avais l’impression de me réparer, de me défaire des souillures de mes mois d’errance. Je pouvais même envisager de croiser mon père ou ma mère sans honte. Ça tournait souvent dans ma tête, le vendredi derrière ma table ; je me disais un jour viendra où je vais les rencontrer, c’est inévitable. Je savais qu’ils se refusaient à même mentionner mon nom en public ; je sentais confusément que Bassam me cachait quelque chose, qu’il évitait de me parler de ma famille, lorsque je l’interrogeais : il répondait t’inquiète t’inquiète, ça leur passera, et changeait de sujet. Ma mère me manquait.

Le soir, on sortait faire un tour avec Bassam. On passait beaucoup moins de temps qu’autrefois à contempler la côte espagnole et beaucoup plus le cul des filles dans la rue. Tanger avait l’avantage d’être suffisamment grande pour qu’on se sente libres en dehors de notre banlieue ; parfois même on s’offrait deux bières dans un bar discret ; il fallait que je parlemente pendant des heures pour que Bassam accepte, il hésitait jusqu’au dernier moment, mais la perspective de côtoyer des étrangères finissait par emporter le morceau. Une fois dans le rade, il doutait encore cinq minutes, un Coca ou une bière, mais il finissait toujours par prendre l’alcool, avant de s’en vouloir ensuite pendant des heures et de bâfrer un kilo de bonbons à la menthe pour masquer l’odeur. Pas très loin du bar il y avait une belle librairie française refaite à neuf où j’aimais beaucoup traîner, sans jamais rien acheter parce que les livres étaient bien trop chers pour moi. Mais au moins je pouvais reluquer un peu la libraire, après tout on était confrères. Je n’ai jamais osé lui adresser la parole. De toute façon, elle portait une alliance et était bien plus âgée que moi.

Ensuite, invariablement, je raccompagnais Bassam chez lui, je rentrais dans ma chambre minuscule à la Diffusion, je prenais un polar et je lisais une heure ou deux avant de m’endormir. Le bouquiniste du quartier en avait un stock inépuisable dans son arrière-boutique, j’ignore d’où il les tenait : des Fleuve Noir (les moins chers), des Masque, des Série Noire (mes préférés) et d’autres collections obscures des années 1960 et 1970. Tous ces titres sur les étagères de métal composaient un immense poème incompréhensible et fou, Le Salon du prêt-à-saigner / Le Carnaval des paumés / Des perles aux cochonnes / Mardi gris / Sommeil de plombs, je ne savais jamais lesquels choisir, même si j’avais une préférence pour ceux qui se passaient aux États-Unis plutôt qu’en France — leur bourbon avait l’air plus vrai, leurs bagnoles plus grandes et leurs villes, plus sauvages. Le bouquiniste ne devait pas faire fortune ; en fait, à part son stock de polars que je devais être le seul à fréquenter, il vendait de vieux manuels scolaires, des journaux d’autrefois, des revues espagnoles décaties et quelques romans égyptiens à l’eau de rose. C’était un type plutôt marrant, qui passait son temps à picoler en cachette au fond de son magasin, un libre-penseur à tendance nassérienne, une figure du quartier. Il me racontait souvent qu’il y avait à peine vingt ans toutes les collines alentour étaient vides, juste deux ou trois maisons par-ci par-là, et que de chez nous jusqu’à l’aéroport c’était la campagne. Moi je suis un vrai Tangérois, il disait.

Après la lecture, quatre cinq heures de sommeil jusqu’à la prière de l’aube : le Cheikh Nouredine venait, et avec lui une bonne partie du Groupe (sauf Bassam, qui disait prier à la maison, ce que j’avais du mal à croire). Quand ils partaient je me recouchais jusqu’à huit neuf heures, puis petit-déjeuner, et à neuf heures et demie pétantes j’ouvrais la librairie. Souvent le Cheikh revenait vers midi, nous discutions un moment, il me demandait d’ajouter ceci ou cela à la page web, vérifiait l’état des stocks, commandait généralement lui-même les livres en voie d’épuisement (un carton de Sexualité, un d’Héroïnes, les œuvres complètes d’Ibn Taymiya en vingt volumes) et repartait à ses affaires. Les ouvrages mettaient en gros un mois à nous parvenir d’Arabie, alors il fallait prévoir. Ensuite, tout l’après-midi j’avais la paix. Je restais tranquille à étudier, comme disait le Cheikh Nouredine. Le paradis. Logé, blanchi et instruit. Après la prière du soir Bassam passait me prendre, et on retournait faire un tour, et ainsi de suite. Une saine routine.

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