– Marco?
Je lève le nez de l'écran, un peu dans les vapes. Jérôme, un sac de papier kraft à la main, l'air penaud. Je commence à m'habituer à sa silhouette dégingandée et à son regard fatigué avant l'âge. Si le gouvernement lançait une campagne de propagande antiaméricaine, on se servirait de lui comme portrait-robot. Même dans le Bronx on ne porte pas le Jean troué avec tant d'aisance, sa gestuelle ferait passer un rapper pour une cariatide, et ses jurons yankees ont de quoi faire rougir les maquereaux de la 42e Rue. On pourrait croire que tout ça est finement imité mais il n'en est rien: Jérôme est
– D'habitude il est dans un institut, mais je ne peux plus payer depuis six mois.
– Tu n'as pas besoin de me raconter.
En réalité, j'ai besoin qu'il me raconte, par curiosité, mais pas seulement. Je veux comprendre comment on peut se retrouver à la rue, avec un frère pas très solide sur le dos, sans savoir qu'en faire. Jérôme me tend une bouteille de bière fraîche qu'il vient de sortir du frigo de l'épicier d'en face. J'ai rincé deux gobelets. L'idéal aurait été un alcool fort, la petite gorgée qui brûle et donne une âme aux conversations de garçons, Jérôme fait avaler deux cachets à Tristan avec une gorgée de bière et me rejoint à la table de travail.
– Il a la maladie de Friedreich, c'est une paralysie des membres inférieurs qui s'aggrave d'année en année. Il n'a que quelques minutes de mobilité par jour. Il doit se reposer et prendre des décontractants musculaires à heures fixes. Il a juste besoin d'un coin pour s'écrouler, c'est tout. Dès que nous serons payés, je pourrai le raccompagner aux Noriets.
Il en parle avec le détachement de celui qui déteste le drame, tous les drames, ceux de la vie, ceux qui ne provoquent jamais aucun rebondissement. Je lui ai proposé un peu de fric, juste le temps de voir venir, mais il refuse.
– Si j'avais mes quatre millions de dollars, je l'installerais à Malibu avec une ou deux nurses splendides.
–
Il l'a dit avec intention et j'ai mordu à l'hameçon tout de suite. Je sens que Jérôme a une terrible envie de se confier. Il se penche à mon oreille, grave.
–
–
Un autre l'a déjà fait, il y a longtemps, avec le personnage d'Emma Bovary. À l'époque, peu l'ont cru.