– Ça, c'est une vraie bonne nouvelle! Plus tard, quand je serai grand-mère, je pourrai raconter à mes petits-enfants qu'un soir j'ai pris l'apéritif avec James Bond! À la retraite, vous aurez bien le droit de lever le secret-défense?

– Bon ça suffit! Vous ne dîniez pas avec trois copines de lycée à ce que je constate!

– Charmant, vous êtes résolument charmant, Lucas, remarquez, votre invitée aussi, dit-elle. Elle a un délicieux port de tête sur un joli cou d'oiseau. La veinarde: dans quarante-huit heures elle va recevoir une sublime cage en osier tressé!

– Ça, c'est un sous-entendu! Mon nénuphar vous a déplu?

– Bien au contraire! Je me suis sentie flattée que vous ne m'ayez pas fait livrer l'aquarium et la petite échelle avec! Allez, dépêchez-vous, elle a l'air accablé! C'est redoutable pour une femme de s'ennuyer à la table d'un homme, croyez-moi sur parole, je sais de quoi je parle.

Zofia tourna les talons, la porte du restaurant se referma derrière elle. Lucas haussa les épaules, avisa d'un coup d'œil la tablée que Zofia avait quittée et rejoignit son invitée.

– Qui était-ce? demanda la journaliste qui s'impatientait.

– Une amie.

– Je me mêle de ce qui ne me regarde pas, mais elle avait l'air de tout, sauf de ça.

– Effectivement, vous vous mêlez de ce qui ne vous regarde pas!

Tout au long du dîner, Lucas ne cessa de vanter les mérites de son employeur. Il expliqua qu'à l'encontre de toutes les idées reçues, c'était à Ed Heurt que la compagnie devait son formidable essor. Une fidélité excessive à son associé et sa modestie légendaire avaient amené le vice-président à se satisfaire du titre de numéro deux, car pour Ed Heurt seule comptait la cause. Pourtant, la vraie tête pensante du binome c'était lui, et lui seul! La journaliste pianotait d'une main agile sur le clavier de son ordinateur de poche. Hypocritement, Lucas la pria de ne pas faire état dans son article de certaines considérations qu'il lui avait livrées tout à fait confidentiellement et parce que ses yeux bleus étaient irrésistibles. Il se pencha pour lui servir un verre de vin, elle l'invita à lui confier d'autres secrets d'alcôve, à titre purement amical, bien entendu. Il rit aux éclats et ajouta qu'il n'était pas encore assez ivre pour cela. Ajustant la bretelle de son débardeur en soie sur le bord de son épaule, Amy demanda ce qui pourrait provoquer l'ivresse chez lui.

*

Zofia gravit les marches du perron à pas de loup. Il était tard, mais la porte de Reine était encore entrebâillée, Zofia la poussa doucement du doigt. Il n'y avait pas d'album posé sur le tapis, pas de coupelle à gâteaux, Miss Sheridan l'attendait assise dans son fauteuil. Zofia entra.

– Il te plaît ce jeune homme, n'est-ce pas?

– Qui ça?

– Ne fais pas l'idiote, celui du nénuphar, avec qui tu as passé la soirée!

– Nous n'avons pris qu'un verre. Pourquoi?

– Parce qu'il ne me plaît pas, voilà pourquoi!

– Je vous rassure, à moi non plus. Il est odieux.

– C'est bien ce que je dis, il te plaît!

– Mais non! Il est vulgaire, imbu et suffisant.

– Mon Dieu, elle est déjà amoureuse! s'exclama Reine en levant les bras au ciel.

– Alors vraiment pas! C'est quelqu'un de mal dans sa peau que je pensais pouvoir aider.

– C'est encore pire que ce que je croyais! dit Reine en levant à nouveau les bras.

– Mais enfin!

– Ne parle pas si fort, tu vas réveiller Mathilde.

– De toute façon, c'est vous qui ne cessez de me dire qu'il faut que j'aie quelqu'un dans ma vie.

– Ça, ma chérie, c'est ce que toutes les mères juives disent à leurs enfants… tant qu'ils sont célibataires. Le jour où ils leur ramènent quelqu'un à la maison, elles chantent la même chanson, mais elles mettent les paroles à l'envers.

– Mais, Reine, vous n'êtes même pas juive!

– Et alors?

Reine se leva et sortit le petit plateau du buffet; elle ouvrit la boîte en métal et déposa trois biscuits dans la coupelle argentée. Elle ordonna à Zofia d'en grignoter au moins un, et sans discuter, elle avait suffisamment souffert comme ça à l'attendre toute la soirée!

– Assieds-toi et raconte-moi tout! dit Reine en s'enfonçant dans son fauteuil.

Elle écouta Zofia sans l'interrompre, cherchant à comprendre les desseins de l'homme qui avait croisé sa route à plusieurs reprises. Elle fixa Zofia d'un regard inquisiteur et ne brisa le silence qu'elle s'était imposé que pour lui demander de lui tendre un morceau de galette. Elle n'en prenait qu'à la fin de ses repas, mais la circonstance justifiait l'assimilation immédiate de sucres rapides.

– Décris-le-moi encore, demanda Reine après avoir croqué un bout de sablé.

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