— Parle, s’énerva Matthieu. S’il y a nouveau divisionnaire, il y a nouveau commissaire, c’est cela ? Et ce nouveau commissaire, c’est toi ?
— Pure logique administrative.
— Évidemment, dit Matthieu d’une voix devenue terne. Le Floch est écarté, et moi, moi qui n’ai pas été foutu capable de le convaincre et le contenir, je saute avec.
— Où as-tu pris que tu sautais ? On te tient là-haut pour un « excellent élément », je cite, ce qui n’est pas mon cas, et je suis vivement prié de travailler avec toi.
— En étant sous ta tutelle.
— Administrativement, oui. Mais ça ne va pas plus loin. J’ai toute latitude pour constituer l’équipe, j’ai besoin de toi et je compte sur toi. Si tu acceptes de te joindre à nous.
— Mais je n’ai pas le choix, non ? Ou bien il y aura délit d’insubordination.
— Je ne comprends pas qu’un simple formalisme bureaucratique te froisse à ce point. Quant à moi, que ce soit toi ou moi qui dirige l’équipe, ce n’est qu’un détail officiel dont je me fous totalement, et je t’en laisse la charge sur le terrain si ça te chante. Tu l’entends cela, oui ?
— Oui, reconnut Matthieu dont le ton revenait à la normale.
Simple petite égratignure d’orgueil, se dit Adamsberg, cela passerait. Égratignure qui l’étonnait car il était lui-même dépourvu de tout orgueil.
— Dans la réalité, il y aura collaboration et actions conjointes permanentes et, oui, j’ai besoin de toi et de tes hommes. Je ne peux pas déplacer toute la Brigade de Paris. Bon sang, ajouta Adamsberg en haussant légèrement le ton, ce n’est ni de ta faute ni de la mienne ! L’important, c’est que Josselin soit encore libre. Pour le reste, rien ne change. C’est ce crétin de Le Floch qui est à l’index, qu’est-ce que cela a à voir avec toi ?
— Rien, reconnut Matthieu. Désolé. Quand comptes-tu venir ?
— Dès cet après-midi. Tu peux trouver un local où nous loger dans le village ? Je pense qu’on sera cinq, et il y aura une femme avec nous.
— J’arrange ça avec la mairie de Louviec.
— Dis-moi, concernant Anaëlle…
— Fraîches, le coupa Matthieu, et même très fraîches. Je parle des piqûres de puces. Aucune trace d’anciennes. Même chose pour Gaël. J’ai même poussé le zèle jusqu’à faire contrôler le chien d’Anaëlle. Néant. Ça te va ?
— Ça me va très bien.
— Tu peux me dire pourquoi ?
— Parce que cela signifie tout bonnement que c’est le meurtrier qui a des puces. En contact rapproché, il en a refilé au moins une à chacune de ses victimes.
Matthieu laissa passer un silence, ruminant sa bévue. L’indice était d’importance et il l’avait laissé passer.
— Et du côté d’Anaëlle, reprit rapidement Adamsberg, peu désireux de sentir son collègue se mortifier, pas d’affaire sentimentale orageuse ?
— Sa cousine est si anéantie que ce ne serait pas humain de l’interroger. Elle est à peine capable de parler. Comprends, les deux filles ont été élevées ensemble. Mais à ce que j’en sais, et les voisins de même, pas de tracas affectif. Beaucoup d’amis, dont un qui serait un privilégié, mais sans rival à l’horizon. J’ai vu le gars, doux comme un mouton, écrasé de chagrin. Rien à tirer de ce côté-là.
— Et Gaël Leuven ? Pas de penchant pour Anaëlle ?
— J’ai réinterrogé ses meilleurs amis. Non, il était marié et avait une compagne à Louviec – une femme divorcée, je ne sais pas son nom –, ce qui semblait largement lui suffire. Laisse tomber le mobile sentimental, il n’y en a pas.
— Et financier ?
— Non plus. On dirait que notre gars frappe ce qu’il trouve, au hasard des rues. Ah, un détail à propos d’Anaëlle. Le soir, en rentrant chez elle, elle passe devant les fenêtres des Joumot-Serpentin, le couple infernal. On dit sous le manteau – mais tu sais ce que vaut ce « on » – que ces deux-là n’auraient pas des relations normales de frère et sœur. Même moi, je me suis parfois posé la question. Suppose que ce soit vrai, suppose qu’elle les ait vus peu de temps avant en situation intime.
— En ce cas, Anaëlle le raconte à sa cousine, ce qui met cette cousine – comment s’appelle-t-elle ?
— Gwenaëlle.
— … en danger. Dès qu’elle sera en état, demande-lui si Anaëlle lui a parlé d’un inceste chez les Joumot. Si oui, il faudra la placer sous protection. Quant à Gaël, provocateur comme il était, on l’imagine très bien faire comprendre au couple ce qu’il pensait d’eux. Ça a dû bien le faire marrer de mettre la Serpentin sur le gril. Sauf que Gaël n’a pas réalisé qu’avec cette bravade, il signait son arrêt de mort. Joumot a un alibi ?
— Non et oui, donné par sa sœur, autant dire que cela ne vaut rien. Elle assure que Joumot est revenu vers vingt heures de Combourg, qu’ils sont restés chez eux et voilà tout. À quoi faire ? À dîner et tirer les cartes au tarot pour connaître leur avenir et celui des autres, à l’aide de photos et de pendules. Si Joumot est le tueur, on comprend son insistance à faire accuser Josselin. Et tout cela embrouille encore plus les dernières paroles de Gaël. « vic… oss… tapé… Joumot. »