Entre Hanau et Francfort notre carabas qui se tra^inait est crois'e par un cabriolet. En y jetant les yeux, j’apercois une dame, toute en noir, qui en passant `a c^ot'e de nous porte son lorgnon `a l’oeil… C’'etait l’affaire d’un instant, mais cet instant avait suffi pour me faire reconna^itre, dont cet inimitable mouvement du lorgnon appliqu'e — Madame de Cetto* — et ce qui compl`ete pour moi la r'ev'elation, c’est que le Brochet m’a dit spontan'ement qu’il 'etait s^ur d’avoir reconnu le fid`ele Ott dans l’homme assis sur le si`ege. Ce qui ajoute une vraisemblance supr^eme `a ma conjecture, c’est que le cabriolet se dirigeait vers Hanau o`u quelques jours auparavant venait de s’ouvrir un nouveau tripot de jeu… Mais, si je n’ai fait que l’entrevoir cette fois, je compte bien, `a mon retour `a Francfort, aller la chercher, quelque tapis vert des environs, car on m’a dit qu’elle ne quitterait pas le pays avant la fin de la saison. — A Francfort o`u je suis descendu par m'eprise `a l’h^otel de Russie au lieu du R"omischer Kaiser, j’ai eu la satisfaction de retrouver presqu’au complet l’excellente famille Oubril*. Surprise, exclamations, accueil cordial, partie de th'e arrang'ee au jardin, mais `a laquelle un acc`es rhumatismal de mal de dents survenu inopin'ement dans la soir'ee m’a emp^ech'e d’assister. J’ai revu l`a larmoyante Madame Martchenko*, tout r'ecemment revenue de Paris o`u elle avait pass'e l’hiver, mais comme son mari est, je crois, absent en ce moment, elle m’a paru moins 'el'egiaque que de coutume. Quant `a l’un des deux anges — l’ange Marie* est mari'e, je n’ai pas pu le voir. Il vient d’accoucher il y a 4 semaines. — Je n’ai point trouv'e d’autres connaissances `a Francfort. Joukoffsky et Gogol pour qui j’avais lettres et paquets 'etaient partis le jour m^eme de mon arriv'ee. Ayant appris par Oubril que la Chanceli`ere 'etait encore `a Bade, mais qu’elle allait partir le surlendemain pour Wildbad, je me d'ecidai, en d'epit de l’exhortation si pr'evoyante du Chancelier, de la consid'erer comme non avenue et me confirmai d’autant plus dans la r'esolution de ne pas passer par Bade que j’avais quelque raison de supposer que j’y trouverai encore Kr"udener qui y 'etait venu quelques jours auparavant. Je partis de Francfort `a 1 de l’apr`es-midi et `a 7 h du soir j’'etais d'ej`a arriv'e `a Bade o`u se faisait mon entr'ee au moment de la grande promenade guid'e par l’ami Esterhazy* que j’avais rencontr'e sur le chemin de fer. Il ne nous fut pas difficile de d'ecouvrir dans une all'ee lat'erale, un peu `a l’'ecart de la foule, la Chanceli`ere attabl'ee en soci'et'e de la femme du docteur Arendt*. La reconnaissance a 'et'e affectueuse et aimable, mais temp'er'ee par un peu d’embarras. Bient^ot apr`es nous sommes rejoints par Mad. Chreptovitch, toujours vive et s'emillante, mais dont la peau gr^ace au soleil bade s’est compl`etement bronz'ee. Puis vinrent les deux ni`eces, Mesdames Zinovieff et Stolipine*. C’'etait `a peu pr`es les seules Russes qu’il y eut pour le moment `a Bade. La soir'ee fut employ'ee `a reconna^itre un peu la localit'e dont les dames voulurent bien me faire les honneurs, puis j’allais l’achever aupr`es de la Chanceli`ere `a qui je promis en la quittant qu’`a mon retour de Z"urich j’irai, apr`es avoir pass'e quelque temps `a Bade, lui faire une visite `a Wildbad — et c’est ce que je propose de r'ealiser la semaine prochaine.