Terre, terre, ma chatte chérie, me voilà à Berlin, et pour rendre la fête complète en possession de ta lettre. Avant-hier encore à pareille heure, il est huit heures, je me trouvais sur la côte de Suède, dans une petite ville perdue qui s’appelle Istadt, attendant depuis trois jours l’arrivée du bateau sauveur qui devait me transporter en Allemagne. Je pensais que la fin du monde arriverait plutôt que ce malheureux bateau. Eh bien, le monde dure encore et je suis à Berlin. Mais pour mettre un peu d’ordre dans le narré de mon écriture, je dois te dire, comment et pourquoi je me trouvais à Suède. C’est qu’au départ de la terre du Comte de Benkendorff proche de Réval je n’avais que deux voies ouvertes devant moi: ou de rétrograder sur Pétersb pour y prendre la malle-poste, ou de prendre le bateau à vapeur qui fait le tour de la Baltique, en passant par les ports de la Finlande — Helsingfors, Abo — à Stockholm, et de là par Colmar, Istadt, en Allemagne. C’est à ce dernier parti que je m’arrêtais bravement, et je viens d’accomplir cette intéressante Odyssée dans l’espace de 10 jours, y compris les trois jours de relâche forcée, dont je t’ai parlé plus haut. Pour les détails et le descriptif je t’envoie à Mr Marmier* qui a fait cette même tournée il y a deux ans et qui l’a publié heureusement pour moi dans la «Revue des Deux Mondes». C’est lui qui te parlera du pittoresque sauvage des côtes de la Finlande, de la position vraiment admirable de Stockholm, etc. etc., tout cela est ainsi, mais ce qui n’est pas moins vrai, c’est que j’ai eu beaucoup d’ennui dans les intervalles de mes admirations. Le temps, aux brouillards près, qui dans ces parages ont le très grand désagrément d’empêcher le bateau de bouger de place, — nous a constamment favorisé, notre navigation a été aussi douce que peut-être celle du lac de Tegernsee, et rien de tout cela néanmoins n’a pu me réconcilier avec le bateau à vapeur que je trouve le plus triste des véhicules à moi connus.

Ma visite chez le Comte Benkendorff a été de cinq jours fort agréablement passés. Indépendamment de la localité qui serait réputée belle, même au milieu des pays les plus pittoresques, je ne puis assez me féliciter d’avoir fait la connaissance du brave homme qui en est le propriétaire. C’est certainement une des meilleures natures d’hommes que j’aie jamais rencontrées. Mais ce que je t’en dis là, ne t’avise pas de le dire à Sévérine, dans l’esprit duquel un pareil témoignage de ma part suffirait pour me perdre à tout jamais*. Benkendorff, comme tu sais, peut-être, est un des hommes des plus influents de l’Empire, exerçant par la nature de ses fonctions une autorité presque aussi absolue que celle du maître. Voilà ce que je savais et ce n’est pas certainement cela qui pouvait me prévenir en sa faveur. — J’ai été par conséquent d’autant plus aise de me convaincre que c’était en même temps un homme parfaitement bon et honnête. Ce brave homme m’a comblé d’amitiés, beaucoup à cause de la Krüdener et un peu aussi par sympathie personnelle, mais ce dont je lui sais plus de gré encore que de son accueil, c’est de s’être fait l’organe de mes idées auprès de l’Empereur qui leur a accordé plus d’attention que je n’osais l’espérer. Quant au public, j’ai été à même de m’assurer par l’écho que ces idées y ont trouvé, que j’étais dans le vrai, et maintenant, grâce à l’autorisation tacite qui m’a été accordée, il sera possible d’essayer quelque chose de sérieux. Mais tout ceci rentre dans cet étroit cercle de rabâchage politique que tu méprises avec tant de raison et dont je consens à te faire grâce pour le moment.

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