Oui, tu as raison, ma fille, tu as un vilain père, bien peu digne sinon de la tendresse, au moins de tes écritures. Et cependant je les ai toutes lues avec un très grand plaisir et il y a bien peu de moments dans la journée où tu ne sois présente à ma pensée. Bien décidément tu n’es pas le cadet de mes soins…

Tu as bien fait de penser à moi dans la journée du 9 septembre*. Ce jour j’arrivais dans notre terre d’Ovstoug, où s’est passé tout mon enfance, que je me rappelle vaguement et que je regrette encore moins. Car la vie a commencé plus tard pour moi. Il y avait vingt-six ans que je n’y avais plus été. Quand je quittais le pays, j’avais à peine pris ton âge (s’il est vrai que tu as l’âge que tu t’attribues). J’avais tout entier destin[30] devant moi, et maintenant le voilà devenu du passé, c’est-à-d quelque chose qui serait du néant, s’il n’y avait dans ce néant tant de fatigue et tant de tristesse — trois ou quatre anniversaires tous bien chers, quelques-uns pénibles et dont il y en aura un, celui de ta lettre qui me sera à tout jamais douloureux…

J’ajourne jusque mon retour le récit de mon voyage qui a été après tout moins fatigant et moins ennuyeux que je l’avais appréhendé. Ce qui m’en reste encore à faire n’est que de l’agrément tout pur, puisque c’en est la fin et que cela me ramène parmi vous… C’est dans la journée du 24 que je compte vous réjouir de ma présence. Vous voilà prévenues…

Ici, ma bonne Anna, tout le monde, c’est-à-d toute la parenté est remplie d’affection pour toi. Ta vieille grand-maman a une extrême envie de te voir, et maintenant qu’elle a son logement à elle, elle se trouverait trop heureuse de pouvoir t’héberger chez elle pour quelques semaines. La tante Dorothée s’emploierait aussi bien volontiers à te faire les honneurs de Moscou. Puis il y a une cousine Zavalichine, une fille excellente par le cœur et par l’esprit et qui ne demanderait pas mieux que de t’aimer beaucoup et de s’occuper de toi. En un mot, je suis persuadé que tu aurais pu passer quelques semaines fort agréablement dans le milieu de Moscou, et je regrette vraiment que la tante Mouravieff* ne se soit pas décidée à t’emmener avec elle… Ici tu trouverais avec abondance ce qui te manque un peu trop parmi nous, c’est-à-d l’occasion de parler, de te communiquer, etc. etc. et tu n’aurais pas à craindre l’inévitable livre d’estampes…*

A propos de société, comment se fait-il que vous n’ayez pas encore de nouvelles, si nous aurons pour cet hiver celle de Mad. Dugaillon? Il serait très fâcheux qu’elle soit à nous manquer, car comment espérer que nous réussirions sans elle à maîtriser cher Dmitri? J’ai su par la cousine M sa tension de désertion, et je ne doute nullement qu’il n’essaie plus d’une fois encore à la renouveler…

Adieu, ma bonne fille. J’abrège dans l’espoir d’un prochain et plus ample et plus commode entretien. Mes compliments les plus affectueux à Mlle Denissieff. Tout à toi.

Перевод

Москва. 14 сентября 1846

Да, дочь моя, ты права, у тебя скверный отец, весьма мало заслуживающий если не любви твоей, то во всяком случае твоих писем. И все же я читал их все с великим удовольствием и лишь в редкие минуты дня не слежу за тобою мысленно. Положительно, ты составляешь не меньшую из моих забот.

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