Votre lettre du 15 de ce mois vient de me parvenir, cher ami; vous avez bien raison de penser que vous nous intéressez vivement, en nous écrivant souvent par le temps qui court. Je voudrais recevoir tous les jours de vos nouvelles, et je vous supplie de ne pas être ménager de lettres à l’avenir. Votre article à Mr Kolb* a fait grand plaisir à mon mari, dont les idées coïncident si parfaitement avec les vôtres sur beaucoup de points essentiels — malheureusement chaque jour du mois fatal qui vient de s’écouler a l’étoffe d’une dizaine d’années de débats révolutionnaires, consumés enfin par l’oeuvre de l’abolition de la Royauté. Ce que l’on a pensé aujourd’hui et ce qui paraissait parfaitement de mise ne s’applique plus à l’évènement du lendemain — et enfin, spéctateurs épouvantés du grand drame qui se joue, il semble que nous n’ayons plus qu’à attendre les bras croisés et les fronts inclinés le dénouement qu’il plaira à la Providence de donner à tant de confusion.

Le Roi de Bavière est dégoutant; de tous les Princes de l’Allemagne c’est peut-être le seul qui aurait mérité qu’on le chassât, et si on ne l’a pas fait, quelle longanimité cela suppose dans son excellent peuple. Mais ce qui n’est pas fait se fera, je n’en doute pas, si ce n’est par le fait de l’émeute ce sera par ceui d’un nouvel état de choses en Allemagne*. — Pauvre Roi de Prusse: il me fait une peine bien sincère, mais un Roi auquel on a crié <1 нрзб> et qi s’est présenté à son peuple dans l’état, où il était, lorsqu’il a voulu parler aux émeuteurs et qu’on a dû le soutenir sous les bras pour qu’il fût paraître à son balcon, me semble à peu près impossible désormais*. — Enfin, Dieu sait — peut-être qu’à l’heure, où je vous écris, plus d’une question est résolue.

Et où en sont nos malheureux fonds autrichiens depuis le bourrasque viennoise qui a emporté le Prince Metternich* et dont vous devez avoir eu la nouvelle peut-être le lendemain du jour, où vous m’écriviez. J’ai fait venir ici mon petit solde de compte chez Rotschild. A raison de cte — 57 le rouble d’argent c’est une somme de 4863 roubles que je placerai soit à la banque, soit en obligations russes. Que n’avons-nous ici tout notre avoir et que n’ai-je plus tôt suivi le conseil de mon mari qui depuis le commencement de l’année ne cessait de me répéter à moi et à beaucoup d’autres incrédules qu’une crise était imminente. Je dois lui rendre la justice de dire qu’il a fait preuve depuis quelques mois surtout d’une divination réellement extraordinaire. Néanmoins il est excessivement ému et attristé de tout ce qui se passe, beaucoup plus que tant d’autres, pour lesquels la surprise a été plus fotre.

Aussitôt après la nouvelle de l’abdication de L P et celle de la proclamation de la République* j’ai écrit à Eichthal pour lui remettre le soin de sauver mon avoir d’un nauffrage complet. J’attends d’un jour à l’autre sa réponse, mais je pense que le vol si rapide des évènements l’aura obligé d’ajourner toute opération décisive et qu’il verra venir. Mais que verra-t-il? Que verrons-nous?

Je vous adresse cette lettre à Francfort, où je suppose que vous arriverez à peu près en même temps qu’elle, si toutefois vous réalisez votre projet de quitter Paris au commencement d’avril.

Donnez-nous les détails sur la situation extérieure de Paris, sur celle des villes que vous aurez traversées! Beaucoup de détails, je vous en prie, cher ami; vos lettres sont lues avec avidité non seulement par nous, mais aussi par quelques unes des personnes de notre intimité qui toutes sont à même de les apprécier. L’avant-dernière* m’est parvenue le soir et elle a fait les délices d’une réunion qui avait lieu chez l’un de nos meilleurs amis; la Ctesse Nesselrode s’y trouvait.

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