Ma chatte chérie. Il me semble qu’il y a des siècles que nous nous sommes quittés. Ah, quel ennuyeux plaisir que le voyage. Me voilà à Dresde depuis hier et je n’y suis venu que pour l’acquit de ma conscience. Hier cependant, en arrivant ici, j’étais dans une disposition tout à fait sentimentale et qui avait je ne sais quel air de rêve. Dresde est un endroit auquel je rattachais des souvenirs qui me sont bien chers et qui me sont devenus plus personnels que les miens propres. C’est ici que tu es née, et cette petite circonstance qui alors était si étrangère à ma destinée, devait en devenir tout le fond et à la même époque une autre existence, un autre passé… Mais trêve de souvenirs. Cela grise comme de l’opium et fait avorter une lettre dès le début. Ce qui a pu contribuer à me sentimentaliser, c’est la manière toute particulière dont le mouvement de la voiture à vapeur agace les nerfs… Mais voyons. Tâchons de prendre le ton narratif… J’ai quitté Weimar le 24, demandant mentalement pardon aux Maltitz d’avoir été injuste envers eux par l’effet de l’ennui — la veille encore ils m’ont fait dîner avec la belle-fille de Goethe* qui, malgré sa laideur et ses boucles grises, et une dose passable d’affectation, m’a assez plu. Il est vrai que mes premières impressions sont presque toujours d’une indulgence extrême. Si elles avaient de la durée, cela tournerait à la charité.

A Leipsick je suis tombé dans un gouffre d’hommes, de boutiques, de marchandises. C’était la seconde semaine de la foire, c’est-à-d le moment de sa plus grande activité. Toutes les auberges pleines de monde, pas moyen d’obtenir un pauvre petit coin pour y reposer la tête. Je me disais à moi-même, en essayant d’imiter tes intonations, que j’étais le plus désorienté des petits. Enfin la Providence m’a pris par la main et m’a mené loger chez un maquignon. La même Providence quelques heures plus tard m’a fait rencontrer au plus fort de la bagarre Fr. Bothmer*, revenant du Mecklenbourg et perdu, comme moi, au milieu de ce chaos. Comme il était aussi sans asile je l’ai conduit chez mon maquignon et lui ai généreusement cédé la chambre du Brochet. Et puis nous nous sommes mis à flâner de compagnie. Mais, pour ma part, je suis certainement l’homme le moins digne d’une foire. Cela me fait le même effet que produirait sur toi la lecture d’un livre de méthaphysique. Pour m’intéresser un peu à tous les objets que je regardais sans voir il m’aurait fallu l’intermédiaire de tes yeux; ah, que n’étais-tu là! Que j’ai maudit ma stupidité qui m’empêchait dans ce tas de marchandises de fixer, même en idée, un choix quelconque. Mais je sais bien ce que j’en vais faire. A mon retour je suis décidé à acheter la foire toute entière, je te l’apporterai. Alors tu pourras choisir à volonté.

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