Cette série de dates résume les derniers quinze jours de mon existence de touriste. C’est tout un monde d’enchantement. Je me suis assuré, par mes yeux, que toutes ces belles choses existent en réalité. Dans quelques semaines j’en douterai.

J’ai eu quelques très bons quarts d’heure dans le courant de ces derniers quinze jours… Des quarts d’heure où je me suis senti vivre de la vie d’autrefois, de la vie d’il y a cent ans…

Savez-vous, ma fille chérie, ce que c’est que la Gemmi, p e? C’est une montagne à pic, de 7 mille pieds de haut, qui sépare les bains de Loèche de la délicieuse vallée de Candersteg qui mène aux lacs de Thun et de Brienz… C’est un des passages les plus rudes et les plus scabreux des Alpes de l’Oberland. Une dame française y a péri l’année dernière. J’ai grimpé là-haut et me suis arrêté à l’endroit où le mulet de cette pauvre dame s’étant abattu, son pauvre corps a roulé, de rocher en rocher, dans un précipice de cent pieds de profondeur. Elle venait de se marier.

Ce qui est d’une beauté inexprimable, c’est le silence absolu qui règne sur les hautes cimes. C’est un monde à part qui n’appartient plus aux vivants.

A Interlaken j’ai rencontré une foule de Russes, mais personne de très connu, sauf le G<énér>al Poutiatine* et l’inévitable Mlle de Gervais que son oncle, le Comte Bloudoff, avait essayé d’enfermer comme folle dans une maison de santé, tentative qui pourtant n’a pas abouti, si ce n’est à une espèce d’apologie assez malencontreuse que le pauvre Comte a été obligé de faire insérer dans les journaux, pour justifier cette mesure non-réussie… Elle allait me raconter toute cette histoire au long, lorsque la cloche d’un bateau à vapeur qui l’emmenait est venue lui couper le sifflet…

Sur le lac de Brienz je suis allé voir le Giessbach, éclairé aux feux de Bengale. Ce jour-là j’ai rencontré, à quelques heures d’intervalle, le fameux Kossuth* et la Reine douairière de Naples*.

A Thun j’ai donné lieu à une singulière méprise. Quelques stupides Anglais, ayant lu dans le livre des étrangers mon nom accompagné de ma qualité de Chambellan, et n’ayant, à ce qu’il paraît, pu déchiffrer de mon griffonnage que les mots: Empereur de Russie, se sont persuadés que c’est bien l’Emp de Russie en personne qui se trouvait incognito à l’hôtel de Bellevue, à Thun, et ont si bien accrédité ce bruit, que le soir la musique de l’hôtel n’a pas manqué, par déférence pour l’Auguste visiteur, de tonner le Боже, царя храни. Ils ont pourtant fini par se détromper…

A Berne j’ai vu l’ours qui a croqué l’Anglais et qui ne paraît pas s’en souvenir — et à Fribourg l’orgue, que j’avais entendu il y a 22 ans, m’a inondé d’une tristesse qu’aucune parole humaine ne saurait exprimer.

Ah, ma fille, pourquoi vit-on jusqu’à un certain âge…

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