Ma fille chérie. — Je continue… pour abréger les préliminaires… La grande préoccupation de ces derniers jours c’était la composition de la commission d’enquête, dont le personnel offrait toutes les garanties d’ingénus en fait d’informations, devant aboutir à un résultat sérieux…* On était persuadé qu’entre leurs chastes et pudiques mains l’événement du 4 avril prendrait les proportions d’un fait isolé, d’un coup de tête d’un énergumène ne se rattachant à rien, surtout pas au fond de la situation, attendu que le propre de ces braves gens est de ne pas admettre qu’il y ait un fond à quoi que ce fût — toutes ces craintes trop bien fondées ont prévalu et hier toute l’affaire a été remise aux mains de Michel Mouravieff l’inévitable… dura necessitas qui ajoutera encore pour certaines gens à l’odieux de l’attentat. Jusqu’à présent l’assassin est un mythe, conservant toute sa présence d’esprit et même faisant preuve, à l’occasion, d’une sorte d’enjouement railleur, vis-à-vis de ses candides interlocuteurs… Ainsi, sur une question qui lui a été faite relativement à sa criminelle inspiration, il a répondu qu’il la devait à la lecture des écrits de Katkoff, en ajoutant, что он вообще придерживается мнений этого почтенного писателя… On dirait qu’il prend à tâche de justifier l’avertissement, adressé dernièrement p Mr Valoujeff à la Gaz de Moscou*. La visite de Polissadoff* n’a guères mieux réussi auprès de lui. Il a dès le début interrompu ses pieuses exhortations, en lui déclarant que c’était des choses qu’il avait parfaitement sues autrefois, mais qu’il avait depuis longtemps oubliées… En un mot d’après le peu d’indices recueillis jusqu’à présent, sa provenance morale ne fait pas un doute à mes yeux, quelle que puisse être d’ailleurs son origine nationale… C’est un produit plus complètement réussi de la tendance nihiliste* qui s’est lassé du rabâchage du parti, et qui, une bonne fois, a voulu essayer de l’action… Ce qui n’empêche pas de supposer qu’il est un émissaire avoué dont l’inspiration personnelle s’est trouvée à la hauteur du mandat qui lui a été confié. On prétend savoir que le jour même de l’attentat trente à quarante individus polonais se sont empressés de quitter Pétersbourg, profitant de l’émotion bien naturelle de la police qui avait oublié de faire garder les barrières. — D’ailleurs les poisons, trouvés sur le coupable, indiqueraient à mon avis que ce ne saurait être un fanatique isolé, ne relevant que de lui-même, qui n’a pas besoin de prendre de pareilles sûretés contre ses propres indiscrétions… En un mot il n’y a jusqu’à présent qu’un bras, sorti du nuage, mais évidemment il tient à quelque chose. Ce qu’il y a de pis, hélas, c’est qu’on n’est pas suffisamment convaincu en haut lieu que ce bras tient surtout à tout un corps de sentiments, d’idées, de doctrines, à tout un monde sans nom que le pouvoir lui-même a longuement couvé sous son aile, comme une candide oie qui couverait un œuf de crocodile. — Je ne mets pas en doute qu’à l’heure qu’il est il n’y a peut-être pas à Pétersb d’établissement scolaire, où il ne se trouve un maître, ou deux, ou trois, qui chercheront à faire considérer à quelques-uns de leurs élèves l’homme du 4 avril comme le glorieux martyr d’une sainte et noble cause… Y a-t-il solidarité entre ces gens-là et les personnages officiels, placés au haut de l’échelle administrative?.. De solidarité juridique assurément non, n’en déplaise à Katkoff, mais bien certainement il y a solidarité morale, en le sens que l’indifférentisme, l’absence de foi et de conviction des uns laisse le champ libre à la propagande fanatique des autres. C’est l’irréligion passive faisant la courte échelle à l’irréligion active. — Ah, que ton mari, ma chère Anna, aurait trouvé de belles choses à dire dans les circonstances actuelles et que son silence est fâcheux en ce moment…