IMITATION

Le 31 Juillet 1842

PORTRAIT DE PIERRE L’HERMITE158 CHARLOTTE BRONT"E

De temps en temps, il para^it sur la terre des hommes destin'es `a ^etre les instruments [pr'edestin'es] de grands changements, moraux ou politiques. Quelquefois c’est un conqu'erant, un Alexandre ou un Attila, qui passe comme un ouragan, et purifie l’atmosph`ere moral, comme l’orage purifie l’atmosph`ere physique; quelquefois, c’est un r'evolutionnaire, un Cromwell, ou un Robespierre, qui fait expier par un roi les vices de toute une dynastie; quelquefois c’est un enthousiaste r'eligieux comme Mahomet, ou Pierre l’Ermite, qui, avec le seul levier de la pens'ee soul`eve des nations enti`eres, les d'eracine et les transplante dans des climats nouveaux, peuplant l’Asie avec les habitants de l’Europe. Pierre l’Ermite 'etait gentilhomme de Picardie, en France, pourquoi donc n’a-t-il pass'e sa vie comme les autres gentilhommes ses contemporains ont pass'e la leur, `a table, `a la chasse, dans son lit, sans s’inqui'eter de Saladin, ou de ses Sarrasins? N’est-ce pas, parce qu’il y a dans certaines natures, une ardeur [un foyer d’activit'e] indomptable qui ne leur permet pas de rester inactives, qui les force `a se remuer afin d’exercer les facult'es puissantes, qui m^eme en dormant sont pr^etes comme Sampson `a briser les noeuds qui les retiennent?

Pierre prit la profession des armes; si son ardeur avait 'et'e de cette esp`ece [si il n’avait eu que cette ardeur vulgaire] qui provient d’une robuste sant'e il aurait [c’e^ut] 'et'e un brave militaire, et rien de plus; mais son ardeur 'etait celle de l’^ame, sa flamme 'etait pure et elle s’'elevait vers le ciel.

Sans doute [Il est vrai que] la jeunesse de Pierre, 'etait [fut] troubl'ee par passions orageuses; les natures puissantes sont extr`emes en tout, elles ne connaissent la ti'edeur ni dans le bien, ni dans le mal; Pierre donc chercha d’abord avidement la gloire qui se fl'etrit, et les plaisirs qui trompent, mais il fit bient^ot la d'ecouverte [bient^ot il s’apercut] que ce qu’il poursuivait n’'etait qu’ une illusion `a laquelle il ne pourrait jamais atteindre; il retourna donc sur ses pas, il recommenca le voyage de la vie, mais cette fois il 'evita le chemin spacieux qui mene `a la perdition et il prit le chemin 'etroit qui mene `a la vie; puisque [comme] le trajet 'etait long et difficile il jeta la casque et les armes du soldat, et se v^etit de l’habit simple du moine. A la vie militaire succ'eda la vie monastique, car, les extr^emes se touchent et chez l’homme sinc`ere la sinc'erit'e du repentir am`ene [n'ecessairement `a la suite] avec lui la rigueur de la p'enitence. [Voil`a donc Pierre devena moine!]

Mais Pierre [il] avait en lui un principe qui l’emp'echait de rester longtemps inactif, ses id'ees, sur quel sujet qu’il soit [que ce f^ut] ne pouvaient pas ^etre born'ees; il ne lui suffisait pas que lui-m^eme f^ut religieux, que lui-m^eme f^ut convaincu de la r'ealit'e de Christianisme (sic) il fallait que toute l’Europe que toute l’Asie partage^at sa conviction et profess^at la croyance de la Croix. La Pi'et'e [fervente] 'elev'ee par le G'enie, nourrie par la Solitude fit natre une 'esp`ece d’inspiration [exalta son ^ame jusqu’`a l’inspiration] dans son ame, et lorsqu’il quitta sa cellule et reparut dans le monde, il portrait comme Mo"ise l’empreinte de la Divinit'e sur son front, et tout [tous] r'econnurent en lui le veritable ap^otre de la Croix.

Mahomet n’avait jamais r'emu'e les molles nations de l’Orient comme alors Pi`erre remua les peuples aust`eres de l’Occident; il fallait que cette 'eloquence f^ut d’une force presque miraculeuse qui pouvait [puisque’elle] persuader [ait] aux rois de vendre leurs royaumes afin de procurer [pour avoir] des armes et des soldats pour aider [`a offrir] a Pierre dans la guerre sainte qu’il voulait livrer aux infid`eles. La puissance de Pierre [l’Ermite] n’'etait nullement une puissance physique, car la nature, ou pour mieux dire, Dieu est impartial dans la distribution de ses dons; il accorde `a l’un de ses enfants la gr^ace, la beaut'e, les perfections corporelles, `a l’autre l’esprit, la grandeur morale. Pierre donc 'etait un homme, petit d’une physionomie peu agr'eable; mais il avait ce courage, cette constance, cet enthousiasme, cette energie de sentiment qui 'ecrase toute opposition, et qui fait que la volont'e d’un seul homme devient la loi de toute une nation. Pour se former une juste id'ee de l’influence qu’exerca cet homme sur les caract`eres [choses] et les id'ees de son temps il faut se le repr'esenter au milieu de l’arm'ee des crois'ees, dans son double r^ole de proph`ete et de guerrier; le pauvre ermite v^etu du pauvre [de l’humble] habit gris est la plus puissant qu’un roi; il est entour'e d’une [de la] multitude [avide] une multitude qui ne voit que lui, tandis que lui, il ne voit que le ciel; ses yeux lev'es semblent dire «Je vois Dieu et les anges, et j’ai perdu de vue la terre!»

Dans ce moment le [mais ce] pauvre habit [froc] gris est pour lui comme le manteau d’Elijah; il l’enveloppe d’inspiration; il [Pierre] lit dans l’avenir; il voit Jerusalem delivr'ee; [il voit] le saint sepulchre libre; il voit le croissant argent est arrach'e du Temple, et l’Oriflamme et la Croix rouge sont 'etabli `a sa place; non seulement Pierre voit ces merveilles, mais il les fait voir `a tous ceux qui l’entourent, il ravive l’esp'erance, et le courage dans [tous ces corps epuis'es de fatigues et de privations]. La bataille ne sera livr'ee que demain, mais la victoire est d'ecid'ee ce soir. Pierre a promis; et les Crois'ees se fient `a sa parole, comme les Isra'elites se fiaient `a celle de Mo"ise et de Josu'e159.

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