31 Mai, 1843

SUR LA MORT DE NAPOL'EON

Napol'eon naquit en Corse at mourut `a St. H'el`ene. Entre ces deux ^iles rien qu’un vaste et br^ulant d'esert et l’oc'ean immense. Il naquit fils d’un simple gentilhomme, et mourut empereur, mais sans couronne et dans les fers. Entre son berceau et sa tombe qu’y a-t-il? La carri`ere d’un soldat parvenu, des champs de bataille, une mer de sang, un tr^one, puis du sang encore, et des fers. Sa vie, c’est l’arc en ciel; les deux points extr^emes touchent la terre; la comble lumineuse mesure les cieux. Sur Napol'eon au berceau une m`ere brillait; dans la maison paternelle il avait des fr`eres et des soeurs; plus tard dans son palais il eut une femme qui l’aimait. Mais sur son lit de mort Napol'eon est seul; plus de m`ere, ni de fr`ere, ni de soeur, ni de femme, ni d’enfant! D’autres ont dit et rediront ses exploits, moi, je m’arr^ete `a contempler l’abandonnement de sa derni`ere heure!

Il est l`a, exil'e et captif, encha^in'e sur un 'ecueil. Nouveau Prometh'ee il subit le ch^atiment de son orgueil! Prometh'ee avait voulu ^etre Dieu et Cr'eeateur; il d'eroba le feu du Ciel pour animer le corps qu’il avait form'e. Et lui, Buonaparte, il a voulu cr'eer, non pas un homme, mais un empire, et pour donner une existence, une ^ame, `a son oeuvre gigantesque, il n’a pas h'esit'e `a arracher la vie `a des nations enti`eres. Jupiter indign'e de l’impi'et'e de Prometh'ee le riva vivant `a la cime du Caucase. Ainsi, pour punir l’ambition rapace de Buonaparte, la Providence l’a encha^in'e jusqu’`a ce que mort s’en suivit, sur un roc isol'e de l’Atlantique. Peut^etre l`a aussi a-t-il senti lui fouillant le flanc cet insatiable vautours dont parle la fable, peut-^etre a-t-il souffert aussi cette soif du coeur, cette faim de l’^ame, qui torturent l’exil'e, loin de sa famille, et de sa patrie. Mais parler ainsi n’est-ce pas attribuer gratuitement `a Napol'eon une humaine faiblesse qu’il n’'eprouva jamais? Quand donc s’est-il laiss'e encha^iner par un lien d’affection? Sans doute d’autres conqu'erants ont h'esit'e dans leur carri`ere de gloire, arr^et'es par un obstacle d’amour ou d’amiti'e, retenus par la main d’une femme, rappel'es par la voix d’un ami – lui, jamais! Il n’eut pas besoin comme Ulysse, de se lier au m^at du navire, ni de se boucher les oreilles avec de la cire; il ne redoutait pas le chant des Sir`enes – il le d'edaignait; il se fit marbre et fer pour ex'ecuter ses grands projets. Napol'eon ne se regardait pas comme un homme, mais comme l’incarnation d’un peuple. Il n’aimait pas; il ne consid'erait ses amis et ses proches que comme des instruments auxquels il tint, tant qu’ils furent utiles, et qu’il jeta de c^ot'e quand ils cess`erent de l’^etre. Qu’on ne se permette donc pas d’approcher du S'epulchre du Corse, avec sentiments de piti'e, ou de souiller de larmes la pierre que couvre ses restes, son ^ame r'epudierait tout cela. On a dit, je le sais, qu’elle fut cruelle la main qui le s'epara de sa femme, et de son enfant. Non, c’'etait une main qui, comme la sienne, ne tremblait ni de passion ni de crainte, c’'etait la main d’un homme froid, convaincu, qui avait su deviner Buonaparte; et voici ce que disait cet homme que la d'efaite n’a pu humilier, ni la victoire enorgueillir. ’Marie-Louise n’est pas la femme de Napol'eon; c’est la France que Napol'eon a 'epous'ee; c’est la France qu’il aime, leur union enfante la perte de l’Europe; voil`a la divorce que je veux; voil`a l’union qu’il faut briser.’

La voix des timides et des traitres protesta contre cette senten– ce. ’ C’est abuser du droits de la victoire! C’est fouler aux pieds le vaincu! Que l’Angleterre se montre cl'emente, qu’elle ouvre ses bras pour recevoir comme h^ote son ennemi d'esarm'e.’ L’Angleterre aurait peut-^etre 'ecout'e ce conseil, car partout et toujours il y a des ^ames faibles et timor'ees bient^ot s'eduites par la flatterie ou effray'ees par le reproche. Mais la Providence permit qu’un homme se trouv^at qui n’a jamais su ce que c’est que la crainte; qui aima sa patrie mieux que sa renomm'ee; imp'en'etrable devant les menaces, inaccessible aux louanges, il se pr'esenta devant le conseil de la nation, et levant son front tranquille et haut, il osa dire: «Que la trahison se taise! car c’est trahir que de conseiller de temporiser avec Buonaparte. Moi je sais ce que sont ces guerres dont l’Europe saigne encore, comme une victime sous le couteau du boucher. Il faut en finir avec Napol'eon Buonaparte. Vous vous effrayez de tort d’un mot si dur! Je n’ai pas de magnanimit'e, dit-on? Soit! que m’importe ce qu’on dit de moi. Je n’ai pas ici `a me faire une r'eputation de h'eros magnanime, mais `a gu'erir si la cure est possible, l’Europe qui se meurt, 'epuis'ee de ressources et de sang, l’Europe dont vous n'egligez les vrais int'er^ets, pr'eoccup'es que vous ^etes d’une vaine renomm'ee de cl'emence. Vous ^etes faibles. Eh bien! je viens vous aider. Envoyez Buonaparte `a Ste. H'el'ene! n’h'esitez pas, ne cherchez pas un autre endroit; c’est le seul convenable. Je vous le dis, j’ai r'efl'echi pour vous; c’est l`a qu’il doit ^etre et non pas ailleurs. Quant `a Napol'eon, homme, soldat, je n’ai rien contre lui; c’est un Lion Royal, aupr`es de qui vous n’^etes que des Chacals. Mais Napol'eon Empereur, c’est autre chose, je l’extirperai du sol de l’Europe». Et celui qui parla ainsi toujours su garder sa promesse, celle-l`a, comme toutes les autres. Je l’ai dit, et je le r'ep`ete, cet homme est l’'egal de Napol'eon par le g'enie; comme trempe de caract`ere, comme droiture, comme 'el'evation de pens'ee et de but, il est d’une tout autre esp`ece. Napol'eon Buonaparte 'etait avide de renomm'ee et de gloire; Arthur Wellesley ne se soucie ni de l’une, ni de l’autre; l’opinion publique, la popularit'e, 'etaient choses de grand valeur aux yeux de Napol'eon; pour Wellington l’opinion publique est une rumeur, un rien que le souffle de son inflexible volont'e fait dispara^itre comme une bulle de savon. Napol'eon flattait le peuple; Wellington le brusque; l’un cherchait les applaudissements, l’autre ne se soucie que du t'emoignage de sa conscience; quand elle approuve, c’est assez; toute autre louange l’obs`ede. Aussi ce peuple, qui adorait Buonaparte, s’irritait, s’insurgeait contre la morgue de Wellington; parfois il lui t'emoigna sa col`ere et sa haine par des grognements, par des hurlements de b^etes fauves; et alors avec une impassibilit'e de s'enateur Romaine, le moderne Coriolan, toisait du regard l’'emeute furieuse; il croisait ses bras nerveux sur sa large poitrine, et seul, debout sur son seuil, il attendait, il bravait cette temp^ete populaire dont les flots venaient mourir `a quelques pas de lui: et quand la foule honteuse de sa r'ebellion, venait l'echer les pieds du ma^itre, le hautain patricien m'eprisait l’hommage d’aujourd’hui comme la haine d’hier, et dans les rues de Londres, et devant son palais ducal d’Apsley, il repoussait d’un genre plein de froid d'edain l’incommode empressement du peuple enthousiaste. Cette fiert'e n'eanmoins n’excluait pas en lui une rare modestie; partout il se soustrait `a l’'eloge; se d'erobe au pan'egyrique; jamais il ne parle de ses exploits, et jamais il ne souffre qu’un autre que lui en parle en sa pr'esence. Son caractere 'egale en grandeur et surpasse en v'erit'e celui de tout autre h'eros ancien ou moderne. La gloire de Napol'eon cr^ut en une nuit, comme la vigne de Jonah, et il suffit d’un jour pour la fl'etrir; la gloire de Wellington est comme les vieux ch^enes qui ombragent le ch^ateau de ses p`eres sur les rives du Shannon; le ch^ene cro^it lentement; il lui faut du temps pour pousser vers le ciel ses branches noueusses, et pour enfoncer dans le sol, ces racines profondes qui s’enchev^etrent dans les fondements solides de la terre; mais alors, l’arbre s'eculaire, in'ebranlable comme le roc o`u il a sa base, brave et la faux du temps et l’effort des vents et des temp^etes. Il faudra peu-t^etre un si`ecle `a l’Angleterre pour qu’elle connaisse la valeur de son h'eros. Dans un si`ecle, l’Europe enti`ere saura combien Wellington a de droit `a sa reconnaissance176.

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