Partant du buisson où débouchait l'escalier, il se mit à compter les pieux en allant vers la droite. Au septième, il s'arrêta. Catherine, étonnée, put le voir empoigner l'énorme tronc d'arbre et peu à peu, au prix d'un effort qui fit saillir les veines de son front, dégager toute la partie inférieure du pieu, tranché en son milieu mais disposé avec assez d'art pour ne pas se distinguer des autres. Par l'étroite porte ainsi ouverte, la pente accentuée qui dévalait jusqu'au ruisseau apparut et aussi les deux ou trois maisonnettes du hameau de Cabanes, sur le coteau d'en face. Juste à cet instant, la lune se montra entre deux épais nuages et plongea jusqu'à la terre un faisceau blafard. L'étendue neigeuse en fut illuminée. Les troncs des arbres et jusqu'aux buissons poudrés à frimas devinrent visibles comme en plein jour. Tapis derrière la palissade, les fugitifs contemplèrent avec désespoir la pente immaculée qui s'étendait devant eux.
— Nous allons être visibles comme des taches d'encre sur une page blanche, murmura Frère Étienne. Il suffira qu'une des sentinelles tourne la tête de ce côté pour nous repérer et donner l'alarme.
Personne ne répondit. Le moine avait traduit clairement ce que chacun pensait, mais l'énervement gagnait Catherine.
— Que faire ? Notre seule chance est de fuir cette nuit, tant que l'investissement n'est pas encore complet. Mais si nous sommes vus, nous sommes pris.
Comme pour lui donner raison, un bruit de voix se fit entendre, assez proche pour que l'imminence du danger en parût accrue.
Gauthier passa une tête prudente par l'ouverture, la rentra presque aussitôt.
— Le premier poste n'est qu'à quelques toises. Une dizaine d'hommes... mais que cela ne nous avancerait pas de mettre hors de combat, fit-il avec une nuance de regret. Le mieux est d'attendre.
— Quoi ? fit Catherine nerveusement. Le lever du jour?
— Que la lune se cache. Grâce au ciel, le jour se lève tard en hiver.
Force fut de demeurer là, dans le froid et la neige. Les quatre compagnons, le cou tendu, l'œil fixé sur le globe livide de la lune, retenaient même leur respiration. C'était comme un fait exprès : d'épais nuages couraient d'un bout à l'autre de l'horizon, mais aucun ne parvenait à engloutir l'astre dénonciateur. Les pieds et les mains de Catherine étaient glacés. La vie confinée qu'elle avait menée tous ces derniers mois l'avait rendue plus vulnérable et elle souffrait plus que les autres de demeurer ainsi immobile dans ce couloir glacial. De temps en temps, Sara, d'une poigne vigoureuse, lui frictionnait le dos, mais le bien-être qu'elle en ressentait n'était que passager d'autant plus que les nerfs s'en mêlaient.
— Je n'en peux plus, souffla-t-elle à Gauthier. Il faut faire quelque chose... Tant pis, tentons le tout pour le tout ! On n'entend plus rien, peut-être les sentinelles se sont-elles endormies ?
De nouveau, Gauthier regarda. Juste à cet instant, une violente rafale de vent souleva la neige, encore poudreuse, en épais tourbillons.
En même temps, la lune parut reculer au fond du ciel, absorbée par un épais nuage. La lumière se fit infiniment plus faible. Gauthier jeta à Catherine un regard rapide.
— Pourrez-vous courir ?
— Je crois que oui.
— Alors, courez... Maintenant !
Il sortit le premier, fit passer les trois autres et, tandis qu'ils dévalaient la pente unifiée par la neige, prit le temps de replacer le madrier. Catherine courait aussi vite qu'elle pouvait, mais ses membres glacés étaient douloureux et maladroits. La déclivité fuyait trop vite sous ses pieds et son cœur s'affolait. Entraînée par son élan, elle allait buter contre un arbuste quand Gauthier la rejoignit et, sans préavis, l'enleva de terre.
— Il faut courir plus vite, gronda-t-il, en forçant sa propre course sans souci du poids supplémentaire.
Mais, par-dessus son épaule, Catherine vit soudain les traces de leurs pas, trop visibles.
— Nos traces de pas... Ils les verront ! Il faudrait les effacer !
— Nous n'avons pas le temps. Holà, vous deux, marchez dans l'eau un moment puis ressortez là-bas, à ce bouquet d'arbres.
Lui-même se précipita dans le ruisseau peu profond. La mince couche de glace craqua sous son poids et l'eau glacée rejaillit jusqu'à la jeune femme transie. D'un œil, Gauthier, tout en courant, surveillait la lune.
Elle ne réapparaissait pas encore, mais n'allait pas tarder. Déjà, la lumière était plus vive. Ils reprirent pied là où il l'avait indiqué. Par chance, un bois de sapins était proche. Le Normand posa Catherine à terre et se mit à couper une branche.
— Allez jusqu'au bois, dit-il aux trois autres, moi je vais effacer nos traces.
Catherine, Sara et Frère Étienne se hâtèrent vers le bois noir tandis que Gauthier, laissant traîner sa branche, effaçait les pas à mesure.