Ce trouble qui s'insinuait en elle sous cette paume d'homme lui faisait d'autant plus horreur qu'il éveillait dans sa chair la conscience aiguë de sa jeunesse étouffée. Elle avait cru son corps à jamais réduit au silence parce que son cœur était mort à l'espoir et voilà que, dans cette fugitive minute, il lui infligeait un démenti brutal. Elle détourna la tête pour fuir le regard qui fouillait le sien, remonta sa chemise d'un geste sec.
— Merci, messire. Cela ne fait presque plus mal maintenant. Je vais essayer de dormir.
Ian Mac Laren laissa retomber ses mains, s'inclina sans répondre et s'éloigna tandis que, sous l'œil tout à coup soupçonneux de Sara, Catherine, rouge jusqu'aux oreilles, remettait ses vêtements en hâte puis s'enfonçait dans la paille. Elle allait fermer les yeux quand Sara se pencha sur elle. Le reflet du feu mourant fit étinceler les dents de Sara. Ses yeux brillèrent malicieusement.
— Ma mie, chuchota la bohémienne. Il ne suffit pas de vouloir cesser d'exister pour que tout meure en toi ! Tu auras encore des surprises...
Catherine préféra ne pas répondre. Elle ferma les yeux bien fort, souhaitant s'endormir aussitôt, ne plus penser. Tout autour d'elle s'élevaient les ronflements en basse taille des Ecossais et celui, fluet,, presque mélodieux, de Frère Etienne. Vint bientôt s'y joindre le souffle vigoureux et actif de Sara. Cet étrange concert empêcha longtemps Catherine de trouver dans le sommeil l'oubli de pensées gênantes. Le feu mourut, jeta encore quelques faibles lueurs rouges puis s'éteignit, laissant la jeune femme les yeux grands ouverts dans l'obscurité.
À l'autre bout de la grange, Gauthier aussi cherchait le sommeil sans y atteindre. Au-dehors, c'était la profonde et froide nuit d'hiver, mais l'instinct sauvage de l'homme des forêts lui soufflait que le printemps n'était plus loin.
Quand, le matin venu, on s'apprêta à reprendre la route, Catherine se sentait mieux. La fièvre semblait tombée. Elle en profita pour demander à Mac Laren s'il n'était pas possible de lui donner une autre monture. Elle craignait maintenant l'étroite promiscuité avec le jeune Écossais durant un long parcours, mais il accueillit sa requête d'un visage glacé.
— Où voulez-vous que je prenne une monture ? J'ai donné à votre Normand le cheval qui a servi à votre écuyer Fortunat pour gagner Montsalvy. Le moine et Sara chevauchent en croupe de deux de mes hommes. Je ne peux tout de même pas en démonter un autre, imposant ainsi double charge à un coursier, pour vous permettre de caracoler à votre aise. Cela vous gêne tellement de voyager avec moi
?
— Non, répondit-elle un peu trop vite, non... bien sûr... mais je pensais...
Il se pencha de façon que personne n'entendît ce qu'il allait dire.
Mais vous avez peur parce que vous savez que, pour moi, vous n'êtes pas une statue drapée de voiles noirs que l'on regarde de loin sans oser l'approcher, mais une femme de chair que l'on peut désirer sans avoir peur de le lui dire !
Les belles lèvres de la jeune femme s'arquèrent en un sourire plein de dédain, mais ses joues s'étaient colorées notablement.
— Ne vous flattez pas, messire, de me tenir à votre merci parce que je suis faible, blessée, sans beaucoup de protection. Si vous prétendez insinuer que votre contact pourrait me troubler, je saurais bien vous donner le démenti que vous méritez. En selle, si vous le voulez bien.
Avec un haussement d'épaules et un regard narquois, il sauta à cheval puis tendit la main à Catherine pour l'aider. Lorsqu'elle eut repris sa place derrière lui, il voulut remettre la sangle mais elle s'y refusa.
— Je suis bien plus forte. Je saurai me tenir. Ce n'est pas la première fois que je monte, messire Ian !
Il n'insista pas, donna le signal du départ. Tout le long de la journée le voyage se poursuivit sans incident. C'était partout le même désert, les mêmes paysages tourmentés. La vue des hommes d'armes faisait fuir les rares paysans que l'on rencontrait. La guerre était tellement passée sur ces pauvres gens, avait tant ravagé, tant pillé, tant semé de larmes et de sang qu'ils ne se donnaient même plus la peine de chercher à quel parti appartenaient ceux qui survenaient. Amis ou ennemis étaient également néfastes, identiquement cruels. La vue d'une lance brillant au soleil faisait fermer les portes, barricader les fenêtres. On devinait, derrière les murs muets, les souffles retenus, les cœurs battant trop vite, les sueurs d'angoisse et Catherine ne pouvait se défendre d'un sentiment de gêne, d'un malaise presque physique.
Le cheval qui les portait, elle et Mac Laren, était un rouan vigoureux mais sans finesse, un vrai cheval de bataille fait pour les coups durs et la violence, non pour la course rapide, la fuite à travers bois, les galopades sur les hauts plateaux dénudés, dans le cinglement des branches ou dans le tourbillon des vents. Ce n'était pas Morgane !
En évoquant la petite jument, Catherine sentit son cœur se serrer.