Mais, lorsque Catherine, Sara et Frère Étienne y arrivèrent, au soir d'une exténuante journée passée tout entière dans les étendues désertiques et sauvages du plateau de Millevaches, le seul bruit qui se faisait entendre, c'était le grincement de l'enseigne, jadis peinte de couleurs hardies et maintenant rouillée, qui se balançait à sa potence.

Les guetteurs venaient de corner la fermeture des portes et la petite cité semblait resserrer frileusement ses ruelles étroites et noires dans la gorge qui lui donnait asile comme un avare enferme son trésor. Là-haut, sur son rocher, le vieux château vicomtal tassait ses courtines croulantes et ressemblait à quelque gros chat mélancolique, roulé en boule et prêt à s'endormir. Peu de monde dans les rues. Les gens qui passaient hâtaient le pas, jetant aux trois voyageurs un regard alarmé qui devenait indifférent en constatant qu'il s'agissait seulement de deux femmes et d'un moine.

Pourtant, le pas des chevaux attira sur le seuil du Noir-Sarrasin un homme en tablier blanc dont le ventre replet contrastait tristement avec le teint jaune et les jambes grêles. Il avait les joues flasques des gens qui ont maigri trop vite et le soupir qu'il poussa en voyant des voyageurs en disait long sur l'état de son garde- manger. Il tira pourtant son bonnet et s'avança vers les arrivants qui, déjà, mettaient pied à terre.

— Nobles dames, dit-il poliment, et vous, Très Révérend Père, en quoi le Noir-Sarrasin peut-il vous obliger ?

— En nous donnant le gîte et le couvert, mon fils, répondit Frère Etienne avec bonne humeur. Nous avons fourni une longue étape. Nos chevaux sont las... et nous aussi. Pouvez-vous nous loger et nous nourrir ? Nous avons de quoi payer...

— Hélas, mon Révérend, vous pourriez déverser devant moi tout l'or du monde que vous n'obtiendriez tout de même pas autre chose qu'une soupe aux herbes et un peu de pain noir. Le Noir-Sarrasin n'est plus que l'ombre de ce qu'il était jadis, hélas, et votre séjour ne vous en donnera pas une très grande idée.

Un énorme soupir vint ponctuer le désenchantement de cette déclaration, mais le claquement des sabots d'un cheval dans la ruelle en fit naître aussitôt un second.

— Seigneur ! fit l'aubergiste, pourvu que ce ne soit pas encore un client !

Malheureusement pour maître Amable, c'était bien un voyageur, comme l'attestaient le grand manteau couvert de poussière qui l'enveloppait et les jambes crottées de son cheval. Catherine, se désintéressant des problèmes de l'aubergiste et avide, avant tout, de se réchauffer, pénétrait déjà dans l'hôtellerie quand le son de la voix de l'arrivant, demandant s'il était possible de loger lui et son cheval, la fit retourner. Elle cherchait à distinguer le visage du voyageur sous l'ombre du grand chaperon gris qui le coiffait, mais l'aubergiste la tira vivement de ses incertitudes.

— Las ! Maître Cœur, vous savez bien que, pleine ou vide, riche ou pauvre, ma maison vous est toujours grande ouverte. Fasse le ciel, seulement, que revienne un jour où le Noir-Sarrasin pourra vous recevoir d'une manière digne de son passé !

— Amen ! fit Jacques Cœur avec bonne humeur.

Il mit pied à terre, mais à peine sa botte eut-elle touché le sol qu'il recevait dans ses bras Catherine, catapultée par la joie.

— Jacques ! Jacques ! C'est donc vous ?... Quel bonheur ! .

— Catherine ! Enfin... Je veux dire Madame de Montsalvy ! Que faites-vous ici ?

— Dites Catherine, mon ami ! Voici longtemps que vous en avez acquis le droit. Si vous saviez quelle joie j'éprouve à vous revoir.

Comment vont Macée et les enfants ?

— Au mieux, mais entrons ! Nous serons plus à l'aise à l'intérieur pour parler. Si tu as encore de quoi faire du feu, maître aubergiste, nous, pourrons souper et toi aussi. Il y a deux jambons accrochés à ma selle, dans ces sacs de toile. Il y a aussi du lard, du fromage et des noix.

Tandis que maître Amable se ruait sur les provisions en couvrant le ciel de louanges, Jacques Cœur, passant son bras sous celui de Catherine, l'entraînait dans l'auberge saluant Sara au passage d'un amical bonjour. Dans la salle basse dont les énormes poutres noircies ne supportaient plus que de mélancoliques chapelets d'oignons au lieu des salaisons de jadis, ils trouvèrent Frère Étienne qui se chauffait tranquillement, le dos tourné à la cheminée et la robe légèrement relevée.

Catherine voulut présenter les deux hommes l'un à l'autre, mais s'aperçut qu'ils se connaissaient déjà et fort bien.

— J'ignorais que vous fussiez revenu d'Orient, maître Cœur, dit le moine. Le bruit n'en était pas arrivé à mes oreilles.

— C'est que je suis rentré, en quelque sorte, sur la pointe des pieds. J'avais fondé de grands espoirs sur ce voyage et, si vu des choses et des gens pleins d'intérêt, j'ai aussi tout perdu dans cette aventure.

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