Mais il ne lui adressait jamais la parole et passait son chemin lentement, se retournant parfois pour la regarder encore.
Complètement dépaysée, Catherine s'accrochait désespérément à Sara qui, elle, évoluait parmi ses frères de race avec une souveraine aisance. Tous lui montraient une déférence dont Catherine bénéficiait, comprenant par ailleurs fort bien que, sans Sara, on l'eût sans doute méprisée, elle, cette Tzigane de raccroc qui ne parlait même pas le langage commun. Pour éviter les curiosités, Sara, par prudence, la faisait passer pour simple d'esprit... Évidemment, c'était assez commode, mais, malgré tout, Catherine s'habituait mal à voir les Tziganes cesser de parler quand elle s'approchait et la suivre des yeux lorsqu'elle s'éloignait. Elle était environnée de regards dans lesquels elle pouvait lire bien des choses : moquerie envieuse chez les femmes, convoitise sournoise chez la plupart des hommes.
— Ces gens ne m'aiment pas, dit-elle à Sara au bout de trois jours.
Sans toi, ils ne m'auraient jamais acceptée.
— Ils sentent en toi une nature étrangère, répondit la bohémienne, cela les étonne et les offusque. Ils pensent que tu as quelque chose de surnaturel, mais ils ne savent pas bien ce que c'est. Certains croient que tu es une keshalyi, une bonne fée, qui leur portera chance - c'est ce que Fero tente de leur faire croire - d'autres disent que tu as le mauvais œil. Ce sont les femmes, en général, parce qu'elles savent lire dans les yeux de leurs hommes et que tu leur fais peur.
— Que faire alors ?
Sara haussa les épaules et désigna, d'un mouvement de tête, le château dont la masse noire les dominait.
— Attendre. Peut-être que le temps viendra bientôt où le seigneur La Trémoille demandera qu'on lui envoie d'autres danseuses. Deux des filles de la tribu sont là- haut depuis huit jours et il est inhabituel, d'après ce que dit Fero, qu'on les garde aussi longtemps. Il pense qu'on a dû les tuer.
— Et... il accepte cela ? s'écria Catherine la bouche soudain sèche.
— Que peut-il faire ? Il a peur, comme tous ceux d'ici. Il ne peut qu'obéir et livrer ses femmes, même s'il porte la rage au cœur. Il sait trop bien que, s'il plaisait au Chambellan d'aligner une compagnie d'archers sur la courtine et de faire tirer sur le camp, personne ne viendrait l'en empêcher, surtout pas les gens de la ville qui craignent, les errants comme le diable.
Une amertume passait dans la voix de Sara ; Catherine comprit qu'elle partageait la rage de Fero parce que les femmes sacrifiées au plaisir de La Trémoille étaient de sa race. Elle eut envie, soudain, de la réconforter.
— Cela ne durera plus maintenant. Prions le ciel pour que l'on me fasse bientôt monter là-haut.
— Prier pour que le danger vienne à toi ? fit Sara tristement. Tu dois être folle !
Mais Catherine ne songeait qu'à cet instant où le caprice du Grand Chambellan les mettrait face à face. Chaque soir, autour du feu, après le repas pris en commun, elle observait soigneusement les filles que Fero faisait danser pour pouvoir les imiter quand le temps serait venu.
Le chef ne lui adressait jamais la parole, mais elle savait que c'était pour elle qu'il demandait des danses tous les soirs et, souvent, elle croisait son regard sombre, énigmatique et lourd.
Pourtant, parmi les femmes, Catherine s'était fait deux amies : la vieille Orka d'abord, qui ne parlait pas, mais qui pouvait rester des heures à la regarder en hochant la tête. On disait que la mort de son fils lui avait fait perdre l'esprit, mais Catherine trouvait un réconfort à rencontrer ce vieux visage amical. L'autre femme qui ne se montrait pas hostile était la propre sœur de Fero. Tereina devait avoir une vingtaine d'années ; malheureusement elle était restée bossue et contrefaite à la suite d'une chute quand elle était enfant et ne paraissait pas avoir beaucoup plus de douze ans. Elle avait un visage ingrat, que l'on oubliait cependant en regardant ses yeux : deux lacs noirs, immenses et lumineux, qui
avaient toujours l'air de voir plus loin et plus profond que les autres.
Tereina était venue vers Catherine dès le lendemain de son arrivée.
Sans rien dire, avec un sourire timide, elle lui avait tendu un canard dont elle avait proprement tordu le cou. Catherine avait compris que c'était là un présent de bienvenue et elle avait remercié la jeune fille.
Mais elle n'avait pu s'empêcher d'ajouter :
— Où l'as-tu pris ?
— Là-bas, répondit la jeune fille. Près de la mare du couvent.
— C'est généreux à toi de me l'apporter, mais tu sais ce que tu risques à prendre le bien d'autrui ?
Tereina alors avait ouvert de grands yeux surpris.
— Autrui ? Qui est autrui, sinon le Créateur ? Il a créé les bêtes pour nourrir les. hommes. Pourquoi donc certains les garderaient-ils pour eux seuls ?
Catherine n'avait rien trouvé à répondre à cette logique. Elle avait partagé le canard, préalablement rôti, avec Tereina. Depuis, la jeune fille s'était attachée à elle et l'aidait à s'habituer à son nouvel état.