- Non, j'ai le vertige, j'ai horreur de l'avion, Washington est trop loin, je ne sais pas me transporter à de telles distances, j'ai dormi pour la première fois hier, alors les palaces ne me servent à rien, quant aux magasins, à quoi ça sert quand on ne peut rien toucher ?
- Et Richard Gère et Tom Cruise ?
- C'est comme pour les magasins !
Elle lui expliqua avec beaucoup de sincérité que ce n'était pas du tout marrant d'être un fantôme.
Elle trouvait cela plutôt pathétique. Tout est acces-sible mais tout est impossible. Les gens qu'elle aimait lui manquaient. Elle ne pouvait plus entrer en contact avec eux. « Je n'existe plus. Je peux les voir mais cela fait plus de mal que de bien. C'est peut-être cela le Purgatoire, une solitude éternelle. »
- Vous croyez en Dieu ?
- Non, mais dans ma situation on a un peu tendance à remettre en cause ce que l'on croit et ce que l'on ne croit pas. Je ne croyais pas non plus aux fantômes.
- Moi non plus, dit-il.
- Vous ne croyez pas aux fantômes ?
- Vous n'êtes pas un fantôme.
- Vous trouvez ?
- Vous n'êtes pas morte, Lauren, votre cœur bat quelque part et votre esprit est en vie ailleurs. Les deux se sont séparés momentanément, c'est tout. Il faut chercher pourquoi, et comment les réunir de nouveau.
- Vous noterez que vu sous cet angle c'est quand même un divorce lourd de conséquences.
C'était un phénomène hors du champ de sa compréhension, mais il ne comptait pas s'arrêter à ce constat. Toujours pendu à son téléphone, il insista sur sa volonté de comprendre, il fallait chercher et trouver le moyen de lui faire regagner son corps, il fallait qu'elle sorte du coma, les deux phénomènes étant liés, ajouta-t-il.
- Pardon, mais là je crois que vous venez de faire un grand pas dans vos recherches !
Il ne releva pas son sarcasme, et lui proposa de rentrer et d'entamer une série d'enquêtes sur le Web.
Il voulait y recenser tout ce qui se rapportait au coma : études scientifiques, rapports médicaux, bibliographies, histoires, témoignages. Particulièrement ceux portant sur des cas de comas longs dont les patients étaient revenus. « Il faut que nous les retrouvions et que nous allions les interroger. Leurs témoignages peuvent être très importants. »
- Pourquoi faites-vous cela ?
- Parce que vous n'avez pas le choix.
- Répondez à ma question. Vous rendez-vous compte des implications personnelles de votre démarche, du temps que cela va vous prendre ?
Vous avez votre métier, vos obligations.
- Vous êtes une femme très contradictoire.
- Non, je suis lucide, ne vous apercevez-vous pas que tout le monde vous a regardé de travers, parce que pendant dix minutes vous parliez tout seul à table, savez-vous que la prochaine fois que vous viendrez dans ce restaurant on vous dira que c'est complet ; parce que les gens n'aiment pas la diffé-
rence, parce qu'un type qui parle à voix haute et gesticule lorsqu'il ne dîne avec personne, cela dérange ?
- Il y a plus de mille restaurants en ville, cela laisse de la marge.
- Arthur, vous êtes un gentil, un vrai gentil, mais vous êtes irréaliste.
- Sans vouloir vous blesser, en matière d'irréalisme je crois que dans la situation actuelle vous avez une longueur d'avance sur moi.
- Ne jouez pas avec les mots, Arthur. Ne me faites pas de promesses à la légère, vous ne pourrez jamais résoudre une telle énigme.
- Je ne fais jamais de promesses en l'air, et je ne suis pas un gentil !
- Ne me donnez pas des espoirs inutiles, vous n'aurez simplement pas le temps.
- J'ai horreur de faire ça dans un restaurant mais vous m'y forcez, excusez-moi une minute.
Arthur fît semblant de raccrocher, il la fixa du regard, décrocha à nouveau et composa le numéro de son associé. Le remerciant pour le temps qu'il lui avait consacré le matin même, pour son attention. Le rassurant par quelques phrases apaisantes, il lui expliqua qu'il était effectivement au bord d'une crise de surmenage et qu'il valait mieux pour l'entreprise et pour lui qu'il s'arrête quelques jours.
Il lui communiqua certaines informations spécifiques sur les dossiers en cours et lui indiqua que Maureen se tiendrait à sa disposition. Trop fatigué pour partir où que ce soit, il restait de toute façon chez lui et on pourrait le joindre par téléphone.
- Voilà, je suis désormais libre de toute obligation professionnelle et je vous propose que nous commencions nos recherches tout de suite.
- Je ne sais pas quoi dire.
- Commencez par m'aider avec vos connaissances médicales.
Bob apporta l'addition en dévisageant Arthur. Ce dernier ouvrit grands les yeux, fit une mimique effrayante, tira la langue et se leva d'un bond. Bob fit un pas en arrière.
- J'attendais mieux que cela de vous, Bob, je suis très déçu. Venez, Lauren, cet endroit n'est pas digne de nous.
Dans la voiture qui les ramenait vers l'appartement, Arthur expliqua à Lauren la méthodologie d'investigation qu'il comptait mettre en application.
Ils échangèrent leurs points de vue, et se mirent d'accord sur un plan de bataille.